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Les chroniques désabusées 4
Le carcan superstitieux 2

 

Dernièrement, en me promenant dans le parc d'une grande ville de l'Ouest de la France, je suis tombé par hasard sur le spectacle désormais habituel d'un groupe paisible d'adeptes de la gymnastique énergétique chinoise. Encore une fois, je fus frappé par la dimension superstitieuse, quasi liturgique des gestes. Quelques mamies accroupies sur le gazon faisaient le geste de ramasser quelque chose avant de se redresser et de caresser leurs lombes dans un mouvement descendant : on recueille l'énergie de la terre et on fait circuler celle-ci dans les méridiens… Comme tout cela est simpliste !

Certes, du point de vue de la mécanique corporelle le Taiji quan présente un indéniable intérêt. Dans sa pratique purement hygiénique, les mouvements procurent une détente musculaire tout en mobilisant les grands groupes articulaires, à condition, bien sûr d'être correctement pratiqués. Cela, je l'ai expérimenté depuis l'enchaînement des 24 mouvements jusqu'au style Wu en passant par la forme de Yang Zhenduo, et peux donc en témoigner (1). On se tient droit, on remue les quatre membres, on développe une certaine conscience du corps et le sens de l'équilibre, on respire plus profondément, etc. (2). Si l'on se cantonne à cet aspect hygiénique, il y a quand même des problèmes qui se posent. Par exemple, le fait que ces exercices soient autant difficiles à apprendre qu'à mémoriser ou encore l'absence de symétrie dans ce travail corporel ritualisé. Dès les années 1920, des experts cherchèrent à palier ces problèmes tel Chen Weiming qui développa une série simplifiée de dix postures pouvant être pratiquées à droite comme à gauche. Ici, il faut tenir compte du fait que le débutant chinois est forcément familiarisé avec la gestuelle complexe du Taiji quan qu'il peut en outre facilement répéter chaque jour sous la direction d'un professeur, les cours ayant lieu quotidiennement comme c'est l'usage dans tous les parcs. Pour l'Occidental qui n'enfile son pyjama en coton qu'une ou deux fois par semaine c'est une autre affaire… Parmi les nombreux pratiquants français et espagnols de Taiji quan que j'ai pu côtoyer au cours de bientôt trois décennies, seule une minorité d'entre eux était finalement parvenue à s'approprier cet exercice et à en retirer les bienfaits…

Si l'on en croit le maître Wang Xinwu, l'enjeu mériterait pourtant la chandelle. En effet, les effets thérapeutiques du Taiji quan seraient importants pour toutes sortes d'affections : obésité, maladies rhumatismales, diabète, insomnie, tuberculose et même… éjaculation précoce ! Edward Maisel, un des pionniers du Taiji quan, en Occident, donnait à peu près la même liste qui, au gré des publications, peut encore s'enrichir au point de faire apparaître cette discipline comme une véritable panacée. Mais pour obtenir l'élixir de jouvence, il faut aller au-delà de l'aspect gymnastique en se « centrant » par la concentration sur le point « tan tien », en faisant circuler le « chi », en agissant sur les méridiens d'énergie, en harmonisant le yin et le yang… Ainsi compris et appliqué, le Taiji quan permettrait de vivre mieux et plus longtemps, rajeunirait les vieux, rendrait fort les faibles, rapide les lents, et pourquoi pas pendant que nous y sommes, beaux les moches ou intelligents les crétins !

Soyons sérieux, revenons à la réalité. Le Taiji quan est une intéressante gymnastique qui possède une dimension identitaire , sa pratique renvoyant à certains idéaux culturels, notamment celui du sage et alerte vieillard. Je me souviens, d'articles élogieux sur Fu Zhongwen parus dans la presse chinoise. On y évoquait systématiquement ses cheveux noirs de jais, sa peau de bébé, ses dents blanches, son ouïe fine et son regard acéré. Bon, je l'ai rencontré deux fois et j'ai pu l'observer à loisir. C'était un honorable et sympathique vieux monsieur un peu tremblotant qui n'avait rien d'exceptionnel pour son âge. Pour ce que j'ai pu voir à Shanghai, Pékin ou ailleurs, les plus remarquables vétérans du Taiji quan présentaient une condition physique spécialisée permettant de réaliser quelques belles chorégraphies ponctuées, dans les formes les plus « acrobatiques », d'un petit saut, hop la ! Et quand on voit des jeunes adeptes se laisser repousser par le Grand Maître, à grand renfort de bonds en arrière et de moulinets des bras, c'est bien pour « donner la face » à leur vieux professeur et, par le même coup, pour se valoriser : «  t'as vu de quoi il est cap' mon Sifu à moi  »… C'est bon enfant et, encore une fois reflète bien une certaine mentalité. Soyons clairs, les Chinois y croient sans y croire et il ne leur viendrait jamais à l'idée d'opposer un vieux maître barbichu à un jeune loup du sanda . Mais combien sont-ils en Occident à boire les paroles de leur instructeur et à pratiquer religieusement dans l'attente du déclic, de cette illumination qui rendra possible l'impossible ? Par ailleurs, comme je l'ai souvent signalé, les anciens les plus remarquables que j'ai pu croiser en Chine venaient presque toujours de l'externe. Ceux-là étaient le plus souvent critiques sur leurs collègues du Taiji quan et leurs méthodes lentes (3).

Qu'un peu d'exercice quotidien fasse le plus grand bien, c'est ce que je ne cesse de répéter chaque jour à ma vieille maman qui préfère malheureusement rester collée devant sa télévision…. Dans ce sens, en Chine le Taiji quan joue indéniablement un grand rôle et il reste l'exercice favori de nombreux citadins. Mais cette démarche d'entretien de la condition physique ne permettra jamais de réaliser les exploits que des imaginations enfiévrées prêtent à la maîtrise du « chi ». Et, dans tous les cas, un sain exercice physique n'a rien à voir avec les méthodes plus ou moins miraculeuses que colportent les marchands de secrets énergétiques. Il doit être entendu que je ne vise pas ici les professeurs diplômés qui sont censés enseigner une discipline sportive ou la forme de gymnastique douce qui vient d'être évoquée mais bien tous ces gourous à la petite semaine qui prolifèrent dans nos contrées et dont les pseudo enseignements naviguent entre l'initiation et l'activité magico-thérapeutique. Comme je l'explique dans mon livre La transmission du Taiji quan , on peut rencontrer en Chine ou ailleurs des adeptes qui ont dépassé les concepts éculés véhiculés par des pratiques prétendument traditionnelles_ rappelons que le style Yang sous sa forme actuelle n'existe que depuis moins d'un siècle_ et qui ont su exploiter ce qui leur paraissait valable dans la « boxe du Faîte suprême ». Mais même dans le cas de ces pratiquants d'exception, rien ne justifie selon moi la formidable réputation de cette discipline, ce monceau de théories fumeuses et de légendes extravagantes que connaissent bien les pratiquants et qui constitue le véritable fond de commerce de la plupart des marchands sus mentionnés. C'est le discours sans cesse rebattu de ces ratiocineurs et de leurs disciples, un blabla inepte censé révéler les subtilités et les sens cachés des mouvements, leurs applications en relation avec l'antique théorie médicale des souffles et le développement d'une énergie tellement «  interne » qu'on a du mal à la percevoir... Au bout du compte, toute cette salive, toute cette encre ne sont gaspillées que pour dispenser nos orateurs et publicistes d'exercer un métier honnête et surtout de démontrer qu'ils sont bien les détenteurs de leurs prétendus pouvoirs, martiaux ou thérapeutiques, un peu comme pour l'enturbanné du sketch de Pierre Dac au sujet duquel on se contentait de répéter : « Il peut le faire ! »…

 

José Carmona

 

(1) J'ai successivement appris le Taiji quan auprès de Wang Weiguo (école Gu Lisheng), Huang Tianxiong (école Wan Laisheng), Yang Zhenduo et enfin Wang Bo (styles Yang, Chen modifié, Wu ancien, etc.). Par ailleurs, j'ai étudié les formes des 24, 48 et 72 mouvements, les styles Yang de Fu Zhongwen et Chen Weiming, les 10 mouvements de ce dernier, les style Chen lao jia et xin jia , le style Wu et enfin le style Sun…

(2) Je dois insister ici sur un aspect important de la pratique du tui shou souvent passé sous silence. De nombreux experts chinois, à commencer par Gu Liuxin, considéraient, à juste titre, que la pratique des « poussées des mains » est plus efficace que celle de l'enchaînement sur le plan de la santé . De ce point de vue, c'est faute de mieux que l'on s'adonne à la répétition en solitaire de celui-ci.

(3) Ces vieux briscards de la boxe chinoise étaient de la même trempe que le maître de boxe française Roger Lafond, formé à l'école du bataillon de Joinville et qui gardait bon pied bon œil à un âge ou certains maîtres de Taiji ont du mal à lever la jambe.

 





 

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chronique // écrit en mars 2008 par José Carmona

 
 
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Qu'un peu d'exercice quotidien fasse le plus grand bien, c'est ce que je ne cesse de répéter chaque jour à ma vieille maman qui préfère malheureusement rester collée devant sa télévision…

 

 

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