Léontine Poupard et le Taiji quan 4
Léontine et le Tai chi chuan 4
Quelques temps après cette mémorable soirée avec Jean-Luc, toujours à la recherche du saint Tchi, je décidai, pour parfaire ma culture extrême-orientale, de me rendre aux festivités célébrant le nouvel an chinois. 2008 c'est l'année du rat, le premier signe de l'horoscope. Je dois vous dire que j'ai une certaine admiration pour cette petite bête qui a réussi à persuader un gros buffle balourd de le trimbaler sur son dos pendant des kilomètres et des kilomètres, puis, juste avant d'atteindre Bouddha, de sauter de son idiot de taxi pour lui piquer la première place. J'aime bien le rat, il faut vous dire que c'est mon signe, ceci expliquant cela.
“Chinatown” sur Seine était jaune de monde.
Je flânais tranquillement avenue d'Ivry, le nez en l'air, humant les effluves si particulières qui s'échappaient des gargottes asiatiques, pullulant dans le quartier. Comme tout le monde, j'attendais, en musardant, les dragons multicolores mangeurs de salades et de billets de 100 euros, lorsqu'un beau brun, genre eurasien du style qui ne laisse aucune célibataire indifférente, bute carrément sur moi. Il s'excuse avec un sourire “émail diamant”, je dis non c'est ma faute, j'étais distraite, il répond qu'il n'en est rien et ainsi de suite jusqu'au moment où nous éclatons de rire devant tant de civilité. Il se présente : « Arnaud Colbert, restaurateur ». Je réponds : « Léontine Poupard, cliente, enchantée ». Il me prend le bras, je me laisse faire car ce n'est pas tous les jours que l'on lève un pareil lièvre. Tout en marchant, nous arrivons devant le magasin des frères Tang, qui n'ont rien à voir avec les chevaux du même nom. Nous nous postons à cet endroit pour attendre le défilé. En patientant, je m'intéresse.
« C'est quel genre votre resto ?
- Un restaurant asiatique, mais un peu spécial.
- Oh, vous savez les restos chinois, c'est toujours spécial ! Entre les noms des plats qui sont des numéros, les baguettes qui remplacent les fourchettes et l'absence de corbeille à pain, ça fait déjà pas mal.
- Vous avez peut-être raison, mais l'originalité du mien c'est qu'il associe cuisine et spectacle, les saveurs de l'Asie et le tai chi chuan. »
Je me dis bingo, je suis encore tombée sur un de ces débiles que, depuis quelques temps, je semble attirer autant qu'un hôpital de jour. Je demande innocemment.
« Vous pratiquez le tai-chi chouette ?
- Le tai-chi chuan Léontine ! Oui ça fait un peu plus de quinze ans que je m'exerce à cette fabuleuse discipline. J'ai eu plusieurs professeurs, dont un grand maître qui détenait sa science d'un vieux moine du mont Wudang qui lui-même av… »
Je le coupe :
- OK, je connais la suite ! Lui-même avait appris avec le fils de la concierge d'un ancien samouraï qui descendait directement du coiffeur personnel de Fu Man Chu.
- Vous êtes sceptique Léontine et ironique, pourtant l'homme dont je vous parle possédait une telle communion avec l'univers, qu'il percevait les mouvements qui se faisaient derrière son dos. Il était tellement proche de la nature, qu'il comprenait le langage des insectes.
- Il avait des dons cet homme, mais pourquoi parlez-vous de lui au passé, il est décédé ?
- Hélas oui, un stupide accident. Il s'est fait renverser par une voiture, il est mort sur le coup. »
Il avait l'air tellement triste en disant cela que j'évitai de répliquer. Ça ne m'empêchait pas de penser que pour un type qui fréquentait les insectes, c'était presque une mort normale de finir écrasé sur un pare-brise. Pour relancer la conversation, plombée par l'incident, je lançai d'humeur joyeuse :
« Et la cuisine dans tout ça ?
- Et bien justement, chez moi, la cuisine et le tai-chi sont intimement liés. Un exemple : si sur la carte, vous choisissez “le faisan doré sur une patte”, le serveur vous apporte le plat en exécutant cette position.
- Et ce n'est pas un peu casse gueule ce concept ?
- Ça marche très bien ! Les clients adorent la nouveauté et le bizarre. Et puis il y a bien d'autres surprises, c'est tout un spectacle, les gens sont étonnés par la souplesse de mon personnel. Vous savez certaines positions sont très difficiles à réaliser !
- Un peu comme dans le Kama Soutra ? Il me regarde d'un air interrogateur.
- Votre association est intéressante Léontine, l'idée me plaît bien. »
Il a dit ça d'un air songeur. J'ai encore ouvert ma grande bouche sans réfléchir. Je ne veux pas passer pour une grue aux yeux d'un type qui vend des faisans. Je rebondis aussitôt.
« À la vérité, je connais très mal ces deux disciplines. »
Il me regarde en souriant, ses yeux sont vert lagon, je pourrais facilement me noyer dans des yeux comme ceux-là. Je suis en train de fondre comme un esquimau sur une plage des Antilles et là badaboum, une énorme gerbe de pétards explose à deux mètres de nous. Je pousse un cri et j'en profite pour me réfugier entre les bras de mon beau maître-queue. Il ne me repousse pas, c'est bon signe. Il faut dire que malgré les horreurs que répandent sur mon physique mes copines jalouses, je plais aux hommes. Je pense c'est le moment, je ferme les yeux et tends les lèvres, attendant avec délectation le baiser de Rhett Butler à Scarlett sur le perron de Tara.
J'attends quelques secondes et rien ne se passe. J'ouvre les yeux, il est toujours là. D'une voix douce, il me demande.
« Vous êtes prise ce soir ? Je pense, vachement déçue, je voudrais bien, mais un peu de romantisme avant je ne suis pas contre. Je m'entends répondre.
- Occupée vous voulez dire, non pas spécialement.
- Alors je vous invite au “Tambour de bronze”, c'est mon restaurant. Vous aurez la meilleure table, la mienne, allez dites oui Léontine ? »
Pendant que les participants à la fête défilent devant nous, je réfléchis rapidement. Il me plaît bien ce type, il est beau, bien sapé et n'habite sûrement pas un foyer d'accueil mais d'un autre coté, son grand maître qui parlait aux insectes et le fait qu'il ne m'ait pas embrassée ne me rassure pas sur son équilibre mental. Mais comme disait ce vieux Corneille « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Je me lance :
« Soit ! Il se situe où votre bouge ?
- À deux pas des Champs Elysée, rue Marbeuf. Je vous y attendrai ce soir à vingt heures. Il me tend sa carte avec l'adresse en disant, à tout à l'heure Léontine. »
Il me quitte en m'embrassant sur la joue et disparaît emporté par la foule, comme dans la chanson de Piaf. La différence c'est que moi je sais où le retrouver !
Le défilé se termine, les grosses grappes de pétards explosent dans tous les coins. Devant les échoppes, les dragons à grande bouche dansent comme la Jet set à Ibiza. Les tambours qui ne sont pas de bronze résonnent et les badauds se dispersent gentiment.
Je quitte le quartier et je rentre chez moi me refaire une beauté. Je ne peux pas me pointer chez le bel Arnaud avec mon Lewi's et ma doudoune. Ce soir, il faut que je l'éblouisse ! Je vais être démoniaque, je vais me fringuer en Prada, plus des talons aiguilles pour la chute de reins et un peu de 5 de Chanel pour le fun.
À vingt heures pile, je suis devant le restaurant avec le moral d'une amazone et la silhouette de Marilyn, où l'inverse, je ne sais plus.
L'entrée est très discrète, un auvent en forme de pagode et une plaque de cuivre indiquant le nom du resto. Je pousse une lourde porte en bois cloutée et je pénètre à l'intérieur de la place. (Tian'anmen, bien entendu)
A suivre...
> télécharger cet article
feuilleton
|