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Liu Dekuan

Maître d'armes du Shenji ying

et fondateur du courant interne

 

Dans cet article, Christophe Fumagalli et José Carmona nous présentent Liu Dekuan, une figure majeure de la pratique des arts martiaux à Pékin à la veille de l'effondrement de la dynastie Qing (1644-1911). Ce personnage emblématique, maître d'armes au sein du bataillon Shenji ying, compte parmi les fondateurs du courant des arts martiaux internes ( neijia ). Précédant Sun Lutang, il fut le premier à unifier les pratiques des boxes taiji , bagua et xingyi Après sa disparition en 1911, ses enseignements inspirèrent des pratiques populaires dont la tradition est restée vivace dans la capitale chinoise. La « boxe enchaînée du clan Yue » ou yueshi lianquan ainsi que ses « 64 mains des Huit trigrammes » sont des témoignages des méthodes de combat militaires pratiquées par certaines unités de l'armée impériale chinoise.

 

L'art de la lance

Liu Dekuan (dont le nom personnel public était Jingyuan) est né en 1826 à Cangzhou dans la province du Hebei, une zone de relégation pour les proscrits de l'empire où vivait notamment une importante communauté de musulmans chinois ( huimin ). Bien plus que le monastère Shaolin, cette région doit-être considérée comme le berceau des arts martiaux au nord de la Chine. Avec ses nombreuses écoles de boxe, c'était un terroir redouté au point où les compagnies d'escorte qui le traversaient baissaient pavillon et ne s'annonçaient pas comme il était coutume. Autant dire que Liu Dekuan était prédestiné à la carrière de maître d'armes. Initié dès son plus jeune âge par son père aux pratiques locales de boxe, Liu n'eut de cesse par la suite de rencontrer les plus grands maîtres de son époque. Parmi ceux-ci, il y eut notamment Li Fenggang qui lui enseigna la boxe des six coordinations ( liuhe quan ) ainsi que Xu Shangwu, un spécialiste de la lance, l'arme majeure du guerrier chinois (1). Ce dernier s'était toujours refusé à enseigner sa technique familiale connue sous le nom de « grande lance des six coordinations » ( liuhe daq iang). Mais lorsque Liu Dekuan lui rendit visite pour le prier de l'accepter comme disciple, Xu, qui souffrait alors d'une grave maladie et sentait sa fin proche, accéda à la demande de cet élève providentiel afin que son art ne disparaisse pas avec lui. Avec un tel maître, Liu Dekuan finit par exceller dans le maniement de cette arme, ce qui lui valut d'être surnommé « Liu la grande lance ». On raconte que sa dextérité était telle qu'il parvenait à transpercer une mouche posée sur un miroir sans briser celui-ci...

De Cangzhou à Pékin

Désireux d'approfondir ses connaissances et de mettre à profit son talent de boxeur, Liu Dekuan voyagea dans l'empire en exerçant le métier périlleux de « gardien d'escorte ». Il est probable qu'il travailla tout d'abord pour le compte de son maître Liu Fenggang qui dirigeait la principale agence de Cangzhou, la compagnie Chengxing. Au rythme des convois, il parcourut le nord et le centre de la Chine frayant avec les durs à cuire du monde interlope des « rivières et des lacs », boxeurs et escrimeurs aux talents multiples avec lesquels les échanges techniques étaient fréquents. Ainsi par exemple, alors qu'il escortait un convoi jusqu'à Nanyang dans le Henan, il assista à une joute à la lance entre deux adolescents. Impressionné par leur habilité, il demanda à rencontrer leur maître qui n'était autre que le père des deux garçons. Ce dernier _ un dénommé Zhang ou Hu, les sources orales ne s'accordent pas sur ce point _ était expert dans le maniement d'une autre arme d'hast, la hallebarde, technique qu'il accepta d'enseigner à son visiteur. De la même façon, dans le Hunan, il étudia différentes armes secrètes comme le yueya biao une arme de jet en forme de croissant de lune, ainsi que des techniques expéditives de combat à mains nues connues sous le nom de « méthodes des mains des 18 colosses ». Finalement, ses pérégrinations le conduisirent à Pékin où les meilleurs maîtres d'armes trouvaient toujours à être employés dans les garnisons, les grandes compagnies d'escorte de la capitale ou le palais de quelque éminent personnage. Liu avait été remarqué par un dignitaire mongol qui lui ouvrit les portes du bataillon shenji ying ce qui lui permit de côtoyer la fine fleur des arts martiaux, les maîtres de grand renom Yang Luchan dit « l'Invincible », qui avait révélé l'art subtil du Taiji quan, et Liu Shijun aux mains pareilles à des serres d'aigles dont la spécialité était la « séparation des mains du clan Yue » ( yueshi sanshou ), une technique de combat que l'on disait remonter au général Yue Fei (1103-1141), le héros de la lutte contre l'envahisseur Jürchen (2). Bien entendu, Liu sollicita les enseignements de ces deux sommités.

L'art des paumes tournantes

L a rumeur pékinoise parlait de plus en plus d'un certain Dong Haichuan (1797 ou 1813-1882) détenteur d'une technique dite des « paumes tournantes » ( zhuan zhang ) qui devait être à l'origine du bagua zhang , la célèbre « paume des huit trigrammes ». Intrigué par la fantastique réputation du détenteur de cette technique, Liu décida d'en avoir le cœur net. Une version de la rencontre des deux hommes illustre bien la propension au merveilleux parmi les adeptes des arts martiaux populaires. Certains racontent ainsi que Liu Dekuan empoigna sa lance et attaqua Dong. Nullement inquiété, ce dernier n'aurait utilisé que deux doigts pour intercepter la pointe acérée et renverser son impétueux adversaire! Bien entendu, cette anecdote invraisemblable fut propagée par des partisans de Dong. Celui-ci, en surpassant avec facilité un maître de la lance, apparaissait du coup comme un surhomme… Un autre récit, bien plus plausible, rapporte que Liu se serait d'abord rendu au domicile de Cheng Tinghua (1848-1900), un des élèves les plus brillants de Dong, dans l'intention de tester celui-ci. Les deux hommes s'affrontèrent à la lance et Liu, malgré sa maîtrise de cette arme, fut blessé à la main. Cela ne les empêcha pas de se lier d'amitié, Liu recevant les conseils de son vainqueur avant d'être présenté à Dong Haichuan qui l'accepta comme disciple. Quoi qu'il en soit, Liu compte parmi les principaux héritiers de Dong Haichuan, avec Yin Fu, Ma Weiqi, Shi Jidong, Cheng Tinghua, Song Changrong, Song Yongxiang et Liu Fengchun (3). Une brochette d'experts que l'on surnomma « les huit grands disciples du bagua  » . Versé en Taiji quan, initié aux secrets du bagua zhang , Liu Dekuan s'attela encore à l'étude d'un autre art martial majeur, la « boxe de la forme et de la pensée » ou xingyi quan qu'il approfondit là encore avec ses principaux représentants, les grands maîtres Liu Qilan et Guo Yunshen. Nous sommes à la fin du XIXe siècle, quatre ans avant que n'éclate l'insurrection des Boxeurs, et c'est à Pékin que, sur la base des trois techniques qui viennent d'être mentionnées, va apparaître le courant « interne » des arts martiaux chinois, cela en grande partie grâce à l'éclectisme de Liu Dekuan.

A l'origine du courant interne

En 1894, Liu Dekuan qui a été le premier boxeur à maîtriser les trois boxes taiji , bagua et xingyi , s'associa avec ses condisciples Cheng Tinghua, Liu Weixing, Geng Jishan et Li Cunyi (1847-1921), pour former une société d'arts martiaux réunissant ces trois pratiques sous une bannière commune, la « boxe du travail interne » ( neigong guan ) (4). De par son rôle central, Liu précède ainsi le célèbre maître Sun Lutang (1861-1933), qui ne parvint à la maîtrise des trois arts qu'après la chute de la dynastie Qing et se fit connaître par une série d'ouvrages qui n'ont pas peu contribué à sa notoriété (5). Par la suite et en raison de la multiplication de manuels de boxe écrits par des adeptes de ces styles, le public se familiarisa avec cette « école interne » ( neijia ) censée s'opposer aux boxes « externes » issues du monastère Shaolin, une rivalité qui devint proverbiale. La contribution de Liu au développement des arts martiaux chinois ne se limita pas à la formation du principal courant des arts martiaux chinois. Il est également à l'origine des principales branches de la boxe des six coordinations ( liuhe quan ) (5). Mais surtout, il créa plusieurs enchaînements techniques dont deux méthodes qui furent en usage au sein du bataillon Shenji ying : Les « poings enchaînés du clan Yue » ( yueshi lianquan ) et les « 64 mains des huit trigrammes ». Il compléta les séries techniques du yueshi sanshou que Liu Shijun lui avait transmis, codifiant ainsi son yueshi lianquan qui comporte huit manœuvres principales, désignées également comme « huit retournements des mains » ( bafan shou ), complétés à leur tour par seize autres mouvements. Pour sept d'entre eux, les huit retournements consistent en autant de techniques anticipant sur la réaction de l'adversaire après avoir saisi son poignet et porté une attaque de la main au niveau de la tête. Par sa simplicité, cet enchaînement de mouvements s'effectuant en allers et retours était particulièrement adapté à une pratique collective dans l'enceinte d'une garnison militaire (6).

Les 64 mains des huit trigrammes

Selon ses spécialistes, l'exercice des « 64 mains des huit trigrammes » est une compilation des techniques les plus efficaces du bagua zhang , du xingyi quan et du shaolin quan (7). Le nom de bagua ne doit pas induire en erreur, l'exercice ignorant la marche en cercle caractéristique du bagua zhang enseigné par Dong Haichuan. La référence au système des trigrammes s'explique essentiellement par le fait que l'enchaînement des 64 mains est composé de huit lignes comportant chacune huit mouvements ce qui représente un total équivalent aux hexagrammes contenus dans le Livre des changements ( Yijing ). Destinée également à l'entraînement des soldats, sa pratique s'apparente à celle du yueshi lianquan . Liu Dekuan codifia encore les six traversées de la hallebarde (ji ) . Il n'enseigna sa redoutable technique de la lance, synthèse des techniques liuhe et bagua , qu'à son fils Liu Guojun. On rapporte que pour garder les secrets de cet art au sein de la famille, les deux hommes s'enfermaient dans une pièce dont les fenêtres étaient occultées pour que personne ne puisse les espionner. Jusqu'à la fin de sa vie et malgré une maladie oculaire handicapante, Liu Dekuan continua à manifester une virtuosité étonnante parvenant, malgré un âge avancé, à neutraliser ou à désarmer un adversaire. Parmi ses disciples, outre son fils Liu Guojun (1866-1928) qui transmit la technique paternelle dans la ville de Baoding, citons encore Zhao Xinzhou , qui passa sa boxe des six coordinations au fameux Wan Laisheng, ainsi que Liu Caichen ( 1853-1938 ), un des principaux disciples du Mandchou Quanyou, qui perpétua à Pékin l'enseignement du dernier maître d'armes de l'empire des Qing (8).

 

Christophe Fumagalli et José Carmona

 

(1)Il semblerait que Liu fut également en contact avec Tian Chunkui, un autre expert de la boxe liuhe connu pour avoir formé le célèbre Dong Zhongyi de Shanghai.

(2)Liu Shijun était originaire de Xiongxian dans le Hebei. Il apprit son art, qui comportait de nombreuses saisies, auprès d'un bonze nommé Facheng. Son enseignement est à l'origine des branches actuelles du yueshi sanshou ainsi que de la « boxe des serres d'aigle » ( yingzhua fanzi men ). Parmi ses élèves, se distinguent encore Xu Liu, Ji De, Ji Xu, Li Zhengsheng et Liu Chengyou.

(3)Cf. le livre Sur les traces du Bagua zhang, Guy Trédaniel, 1997.

(4) Liu Weixing compte parmi les disciples de Guo Yunshen. Geng Jishan et Li Cunyi qui se rattachent quant à eux à l'école de Liu Qilan.

(5) Ces branches sont celles de Pékin (maîtres Liu Caichen puis Ma Yuqing), Shanghai (Dong Zhongyi puis Du Baokun), Baoding (Liu Guojun) et Fuzhou (Wan Laisheng).

(6) Sur cet enchaînement, on trouve deux ouvrages publiés aux Editions scientifiques et techniques de la province du Shanxi, la réédition du livre de Wang Xinwu, Yueshi bafanshou quanfa (1930), ainsi que Yueshi lianquan bafan shou , de Ma Yeju (1989). Le titre de Wang Xinwu a été repris pour un autre ouvrage publié cette fois-ci aux Editions populaires du Shanxi par Wang Jingquan (1986).

(7) Voir sur ce sujet le livre en anglais de Gao Jiwu et Nigel Sutton, The 64 Hands of Bagua Zhang , Blue Snake Books, Berkeley, 2009.

(8) Il est curieux de constater que les deux principales branches de la boxe liuhe , celles de Wan Laisheng et de Pékin ne possèdent qu'un seul enchaînement en commun, le premier dans le système de Wan Laisheng ( liuhe quan yi lu ). En ce qui concerne Wan, on notera qu'il faisait remonter à tort la pratique de la boxe liuhe à Liu Shijun.

 

 

 

 

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histoire // par José Carmona

 

 



 




Le maître Liu Dekuan
(1826 - 1911)

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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