| Le grand cinéma de Huang Xingxian
Dans ma série « A la recherche des combats des grands maîtres », je souhaite cette fois écrire quelques mots à propos du combat qui opposa en 1970, en Malaisie, le grand maître de Taiji quan Huang Xingxian (Huang Sheng-Shyang) au lutteur Liao Kuangcheng (Liao Kung-Chen).
Huang Xingxian (1910-1992), originaire de la province du Fujian, commença l'étude des arts martiaux à l'âge de 15 ans par la boxe de la grue blanche ( bai he quan ), dont il devint un expert reconnu à l'âge de 25 ans. À cette époque, il était instructeur de boxe ainsi que chorégraphe pour une troupe de l'opéra fujianais, détail qui, nous le verrons, a son importance. Au cours de la guerre civile, il servit dans l'armée nationaliste et atteignit le grade de commandant avant de se retirer à Taïwan en 1947. De 1950 à 1956, il suivit l'enseignement de Zheng Manqing (Chen Man-Ching) et à partir de 1956, il s'installa en Malaisie où il officia comme médecin traditionnel et maître de Taiji renommé, à la tête de 27 centres. Au cours de sa carrière, il aurait enseigné à plus de 20000 élèves. Au moment du combat, il était âgé de 60 ans et pesait, nous précisent les chroniqueurs de l'époque, environ 90 kilos.
Liao Kuangchen était lutteur et catcheur professionnel connu dans tout le Sud-Est asiatique pour ses matchs au cours desquels il aurait battu, dit-on, des lutteurs venus du Japon, de France, d'Australie et des Pays-Bas. Au moment du combat contre Huang, il était âgé de 50 ans et pesait environ 110 kilos.
Le combat avait été organisé à Singapour et les recettes de la soirée devaient être distribuées au profit d'une oeuvre caritative.
Les règles adoptées pour l'occasion étaient assez particulières puisque les points étaient marqués lorsqu'un des combattants repoussait ou jetait à terre son adversaire. On voit d'emblée que le combat au corps à corps avait été privilégié. Selon la version officielle, c'est Liao qui aurait lancé un défi à Huang. Nous verrons ci-dessous que compte tenu de la prestation des deux combattants, il semble plutôt que cette rencontre ait été organisée dans un seul but : asseoir et développer la notoriété de Huang et de son école.
En effet, brisons le suspens tout de suite : Huang remporta ce combat par 26 points à 0 !
« Quelle maîtrise ! », allez-vous me dire. « Quelle mystification ! », vous répondrais-je : le combat entier est une énorme opération publicitaire au profit de Huang et de son style de Taiji et il apparaît clairement qu'il a soigneusement été préparé par les deux protagonistes, experts en la matière (quand un chorégraphe d'opéra chinois rencontre un catcheur professionnel…). J'invite du reste mes lecteurs à visionner cet insipide combat sur le site internet You Tube avant de poursuivre la lecture de cet article.
Pour ma part, je ne me livrerai pas à une étude exhaustive des minutes du match, qui est ennuyeux et terne comme un jour de pluie, pour me contenter de faire trois remarques principales.
Première remarque : il est assez étonnant de voir une si piètre prestation de la part de Liao pourtant censé être rompu aux rencontres sportives internationales, et cela face à un maître de Taiji qui, semble-t-il, n'a jamais démontré ses compétences que dans le cadre sécurisé de ses propres écoles.
Deuxième remarque : le comportement des deux hommes sur le ring (déplacements, gestion de la distance, approches, contacts…) n'a rien à voir ni avec la lutte, pas plus qu'avec le Taiji quan traditionnel. La tendance statique générale fait plus penser à ces épreuves de forces simulées au cours de combats de catch-spectacle, qu'à une vraie rencontre entre deux spécialistes du corps à corps. Le comportement de Liao à ce sujet (exagération des gestes, protestations face à l'arbitre, prise à parti du public…), est tout particulièrement révélateur.
Troisième remarque : les techniques par lesquelles Huang marque tous ses points sont des techniques issues de l'enchaînement qu'il enseigne (« saisir la bride du cheval », « séparer la crinière du cheval sauvage », etc.). Et c'est là toute la finesse de l'opération car si ceci n'apparaît pas à tout le monde, certains pratiquants, eux, le remarquent et deviennent alors de véritables caisses de résonnance de cette entreprise de mystification. Nous avons eu la curiosité de vérifier si ces techniques avaient été placées dans l'ordre où elles apparaissent dans l'enchaînement, mais il semble que le vice n'ait pas été poussé jusque là ! Quoiqu'il en soit, le résultat est encore pire que dans le combat Wu Gongyi-Chen Kefu dont il était question dans mon précédent article. En effet, bien que ces derniers n'étaient pas des virtuoses du combat libre, leur affrontement fut bien réel. En ce qui concerne Huang Xingxian et son comparse, leur simulacre de combat est tout simplement mauvais et risible.
En guise de conclusion, j'insisterai sur le fait que le présent article ne vise pas à dénigrer les deux protagonistes de ce « spectacle », ceux-ci n'ayant d'ailleurs besoin de personne pour donner une piètre image d'eux-mêmes. En fait, il semble que Liao fût réellement un bon lutteur et Huang un bon enseignant de Taiji. Il s'agit plutôt de faire une fois de plus la lumière sur les rapports entre la renommée des prétendus grands maîtres et le Taiji-business, la première étant la condition sine qua non pour que le second puisse être fructueux. Le caractère peu spectaculaire des styles lents de Taiji quan explique en partie la nécessité de ce genre d'opération. Il faut en effet rappeler ici que lorsque ces pratiques commencèrent à être vulgarisées, le public des chinois des milieux populaires se gaussa de ces danses tout justes bonnes à « combattre les fantômes ». Et aujourd'hui encore, il existe toujours en Chine des pratiquants de boxe chinoise pour considérer le Taiji martial comme une fumisterie. Le plus intéressant est de voir certains d'entre eux faire la promotion de ce même Taiji, présenté comme une panacée et un art martial supérieur pour la bonne raison que c'est actuellement ce qui se vend le mieux sur le marché des pratiques corporelles.
Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à dire que le Taiji quan n'a aucune fonction martiale, mais simplement qu'une rencontre arrangée telle que celle que je viens d'évoquer ne peut que porter préjudice à cette discipline.
En tant que pratiquant et passionné d'arts martiaux chinois (et de Taiji quan traditionnel en particulier) ainsi que de sports de combat, je ne peux que déplorer cette situation de mensonge qui perdure, où l'appât du gain et l'orgueil prévalent sur le désintéressement et l'humilité qui normalement devraient être l'apanage des vrais maîtres (mais n'est-ce pas là une illusion ?). Notons à ce propos que les sports de combats sont beaucoup plus francs car le salaire et les primes des champions sont de notoriété publique, ce qui n'empêche pas chez la plupart, une réelle humilité comme le prouve par exemple, sur le ring et dans la vie, l'attitude de gentleman de mon camarade d'entraînement Ismaïla Sarr, champion du monde 2005 de boxe française-savate. Une attitude qui est à l'opposé de l'orgueil affiché par certains « maîtres » d'arts martiaux qui n'ont jamais quant à eux prouvé leur valeur...
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histoire // écrit en septembre 2007 par Olivier Painaud
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Liao Kuangcheng/ Huang Xingxian

T'as de beaux yeux, tu sais...
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