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Les mutations du bagua zhang

Parmi nos pratiques annexes figure la "paume des Huit trigrammes"
( bagua zhang ), du maître Jiang Rongqiao. Dans le présent article j'évoque l'arbre qui cache la forêt, autrement dit cette apparente complexité qui dissimule la véritable richesse d'une pratique dont les origines demeurent mystérieuses.

L'apparition de la paume des Huit trigrammes

La création des formes anciennes de boxe chinoise est souvent attribuée à des ermites, reclus bouddhistes ou taoïstes tels que Zhang Sanfeng, le fondateur mythique du courant des arts martiaux inter nes. En fait la réalité est plus prosaïque, la plupart des écoles "externes" ou "internes" provenant d'une même matrice : la société paysanne et sa classe laborieuse. Ainsi, en ce qui concerne le bagua zhang ou "paume des Huit trigrammes" une légende veut que son fondateur ait vécu vers le milieu du XIXe siècle sur le Liuhashan, une montagne de la province de l'Anhui. Il s'agirait de l'ermite Bideng Xia dont le nom peut être traduit en français par "Le chevalier sans ombre sous la lampe" ou encore "Celui qui escalade les nuages pourpres ". Toutefois, le véritable fondateur de cette boxe est Dong Haïchuan (1813-1882), un fils de pay s an originaire du village Zhuliawu dans le district Wen'an de la provinc e du Hebei, en Chine du nord. A la différence du Japon médiéval, où les arts martiaux étaient censés être l'apanage de la seule caste militaire, les paysans chinois ont de tout temps cherché à se prémunir des incursions de pillards en constituant des milices et en développant des techniques de combat. Forts de leurs arbalètes, une arme apparue en Chine au Ve siècle avant notre ère, ils ne connurent jamais le ser v age constituant une force en mesure de ren v erser les dynasties et avec laquelle le pouvoir chercha toujours à composer. On a souvent préten d u que les Mandchous, qui dominèrent la chine de 1644 à 1911, interdirent à la population chinoise la pra t ique de la boxe ainsi que le maniement des armes. En fait, ces activités furent souvent encouragées officiellement comme ce fut le cas au XIXe siècle lors des grandes rébellions qui amenèrent le pouvoir civil à prendre en main les forces villageoises d'autodéfense ( tuanyong ) . Ainsi, Dong Haïchuan étudia probablement dès son plus jeune âge l'art du poing au sein de la milice locale. On ne sait rien de précis sur les circonstances de cet apprentissage, les voyages que Dong aurait effectué dans des provinces du Sud, ou encore les contacts qu'il aurait put avoir avec certaines sociétés secrètes telle la justement bien nommée "secte du Bagua" ( Bagua jiao ). Quoi qu'il en soit, après 1866 on le retrou ve à Pékin où, jusqu'à sa disparition, il diffusa la technique dont son issus la plu part des styles actuels de bagua zhang . Il semblerait que la technique de Dong Haï chuan _ des déplacements giratoires combi nés avec des manœuvres des paumes _ fut d'abord connue sous le nom de zhuanzhang , "paume tour nante". L'efficacité de cette méthode de combat lui gagna de nombreux disciples, une stèle de son mausolée en citant 56, pour la plupart issus du petit peuple de la capitale et tous sans exception déjà adeptes d'autres formes des arts martiaux populaires tels que la lutte chinoise ou la "jambe projectile" ( tantui ) (1). Parmi ces disciples figurait Zhang Zhankui (ou Zhang Zhaodong, 1859-1940) qui avait préalablement suivit l'enseignement de Liu Qilan, un maître de boxe xingyi (forme et pensée). L'un des élèves les plus remarquables de Zhang fut Jiang Rongqiao (1891-1974) dont le général Li Jinglin, personnalité éminente du monde des arts martiaux au cours des années 1920, fit l'éloge qui suit : " Ses mouvements vifs et rapides s'équilibrent parfaitement entre force et souplesse; à aucun moment il n'est malhabile ou excessivement contracté. Nombreux sont ceux qui reconnaissent ses dons pour l'art martial; de plus, il maîtrise autant la pratique que la théorie ".

Les paumes enchaînées de maître Jiang

Le maître Wang Bo s'initia à l'étude du bagua zhang en 1954 auprès du maître Jiang Rongqiao dont nous venons de lire l'éloge. A partir de 1928, ce dernier avait rédigé de nombreux livres et articles, dont le dernier opus fut le manuel de bagua zhang publié par les Éditions populaires du sport en 1963 et qui détaille la forme "des paumes enchaînées des Huit trigrammes" ( bagua lian huan zhang ). Il semble qu'à l'époque où le futur maître Wang Bo fréquentait son cercle de pratiquants, cet enchaînement n'existait pas encore sous sa forme définitive. Le maître Jiang exigeant alors beaucoup de la part de ses disciples, Wang Bo, accaparé par son activité professionnelle et une pratique exigeante du Taiji quan, dut renoncer à s'investir dans son école. Au début des années 1980, il revint à la pratique du bagua zhang en compagnie de son ami He Jian, lui-même formé par Jiang. Le maître Wang Bo put ainsi approfondir l'exercice des "paumes enchaînées" dans la version finale que lui donna Jiang Rongqiao dans son dernier ouvrage . Cependant, il combina ses nouvelles connaissances avec les souvenirs qu'il conservait de son séjour dans l'école du maître ainsi qu'avec la forme du corps qui caractérise sa propre pratique du Taiji quan, donnant de cette façon une orientation personnelle aux huit séquences des "paumes enchaînées" . C'est cette synthèse qui apparaît dans mon livre intitulé Sur les traces du Bagua zhang publié en 1997 chez Guy Trédaniel . Le fait de pratiquer différents arts internes, comme c'est le cas pour le maître Wang Bo, semble attester une complémentarité de ces disciplines. En réalité, le rapprochement du Taiji quan, du bagua zhang et du xingyi quan quelques années avant la fin de la dynastie Qing résulta des liens entretenus par quelques experts installés à Pékin qui regroupèrent ces trois arts, fort différents au demeurant, sous une bannière commune en empruntant à une source littéraire qui leur était étrangère (2). Il fallut l'apparition d'une génération d'adeptes lettrés tels que Sun Lutang pour que ce courant dit "interne" commence à trouver une cohérence sous l'effet de de la pensée taoïste, de la cosmogonie du Livre des mutations ( Yi jing ) et des pratiques du souffle.

Boxeurs et lettrés

A la différence du Taiji quan dont l'apparition à Pékin quelques années auparavant coïncida avec la rédaction d'un corpus de textes classiques ( Taiji quan pu ), le bagua zhang à ses débuts semble avoir ignoré les spéculations philosophiques et théoriques qui n'auraient probablement suscité aucun intérêt chez ses pre miers partisans. Le maître Wang Bo estimait que le rapprochement de cette technique avec la théorie des Huit trigrammes et surtout du Yi jing était postérieur à la première époque de sa dif f usion. Selon lui ce rapprochement fut la conséquen c e de l'intérêt grandissant, des lettrés pour des pratiques jusqu'alors méprisées par les hommes de savoir. Les initia t eurs de ce mouvement furent deux intellectuels du XVIIe siècle, Huang Zongxi et Huang Baijia, à qui l'on doit , entre autres, la notion "d'école interne" ( neijia ) en oppo s ition au courant de la boxe Shaolin (qualifié lui-même "d'école externe", waijia ) , le mythe qui attribue la paternité du nouveau courant à l'ermite taoïste Zhang Sanfeng et enfin un des pre m ières évocations du dianxue , l'art d'attaquer les points vitaux. Au XIXe siècle, les trois frères Wu de Yongnian, mandarins de haut grade pour deux d'entre eux, développèrent la théorie du Taiji quan, lui conférant les lettres de noblesse qui allaient favoriser son adop tion par la caste militai re mandchoue. Il faut signaler ici que les maîtres de bagua zhang et de xingyi quan se rapprochèrent également du pouvoir mandchou à la faveur de la politique violemment anti-étrangère du prince Duan (Zaiyi) qui regroupa autour de lui de nombreux experts d'arts martiaux et prit la tête du mouvement anti-étranger lors de la rébellion des Boxeurs en 1900. Ainsi, loin de se complaire dans des spéculations philosophiques nombre de ces maîtres, tel Li Cunyi, participèrent aux combats, et notamment aux massacres peu glorieux de missionnaires et de Chinois convertis. Certains de ces experts renommés perdirent la vie en tentant d'empêcher l'armée coalisée des puissances étrangères de pénétrer dans Pékin. Ce fut le cas par exemple du maître de bagua zhang Cheng Tinghua dont le plus illustre héritier, Sun Lutang, allait devenir la figure de proue des maîtres réformateurs qui achevèrent de transformer des arts de combat rustiques en disciplines sophistiquées.

Le Livre des changements

L e maître Sun Lutang (1861-1933) fut l'un des tous premiers auteurs à donner une dimension spirituelle aux boxes xingyi , bagua et taiji . Son ouvrage inti t ulé " Étude de la boxe Bagua " ( Bagua quan xue ) publié en 1916, relie ainsi pour la première fois la technique de Dong Haïchuan à la cosmogonie du Livre des mutations . Le Dachuan , un commen t aire du Yijing rédigé aux alentours du IVe siècle avant J.-C., expose les grandes lignes de ce système cosmogonique dans le passage sui v ant: " Dans les muta t ions se manifeste le faîte suprême (taiji) . Le Faite suprême engendre les Deux principes (liangyi , c'est-à-dire le yin et le yang ), les Deux principes engen d rent les Quatre images (sixiang) et les Quatre images engendrent les Huit trigrammes (bagua)". Cette génération allant de l'Un au multiple est symbolisée par les gua , idéogrammes constitués à partir d'une ligne interrompue représentant le yin et d'une ligne pleine repré s entant le yang . Ce sont les pulsations du taiji dont les combinaisons infinies ordonnent toutes les manifestations de l'uni v ers. A partir de ces deux lignes on obtient les Huit trigrammes, et, par la combinaison de ceux-ci, les 64 hexagrammes qui forment l'ossature du Y i jing et dont l'étude permettrait d'appréhender les mouvements invisibles régissant les phénomènes naturels ou la vie humaine. Q ue les textes et les symboles abscons du Yi jing aient pu donner lieu à des applications dans des domaines aussi divers que la divination, la médecine, la stratégie militaire ou encore les arts de combat à mains nues, peut surprendre. Voici par exemple comment Sun Lutang, décrit l'action du yin et du yang dans son art martial : " La forme du taiji est créée à partir du Wuji , il est la mère du yin et du yang . Tourner vers la gauche correspond au yang, t ourner vers la droite correspond au yin . Les rota t ions expriment le mouvement d'écoulement du Souffle unique (yi qi) . Le souffle unique est le taiji et vice-versa. Avec le principe (ti) nous parlons du taiji . Avec son application (yong) nous parlons du souffle unique. Celui-ci peut-être yang ou yin , aller vers le haut ou vers le bas, aller du yang vers le yin ou l'inverse; il s'agit toujours du Souffle unique, qui se meut sans interruption. " Ce court extrait illustre bien la complexification de l'art du bagua zhang à partir de la période républicaine, le discours théorique ayant de toute évidence influencé les codifications apparues à cette époque.

La genèse des formes

Le début de l'enchaînement présenté par le manuel de Sun illustre ce curieux amalgame entre théories ésotériques et techniques de combat qui caractérise les arts martiaux internes. Dans son ouvrage, Sun met l'enchaînement des paumes en relations avec la cosmogonie traditionnelle chinoise selon un processus d'engendrement. Ainsi, la posture préparatoire ( yubei shi ) représente le wuji , l'état indiffé rencié précédant toute manifestation qui est représenté par l'inaction du corps et de l'esprit. L'exercice commence par la marche en cercle, cette circumambulation qui est spécifique au bagua zhang et symbolise ici le principe du taiji . Puis vient la première séquence, le "changement simple de la paume", qui est mise en relation avec les "Deux principes" mentionnés plus haut. La séquence suivante (le changement double de la paume) correspond évidemment aux "Quatre images" qui se réfèrent aux quatre directions entre lesquelles s'effectuent les déplacements du corps, la gauche, la droite, l'avant et l'arrière. Il ne reste plus alors qu'a associer les huit séquences de l'enchaînement aux Huit trigrammes, les combinaisons des manœuvres des mains traduisant finalement par le geste les 64 hexa g rammes du Yi jing . Quoi qu'il en soit, et sans contester la richesse d'une théorie qui fascine aujourd'hui nombre de passionnés, il me semble que le secret du bagua zhang , comme d'ailleurs de toute pratique interne ou externe, réside avant tout dans la juste compréhension des mécanismes physique du mouvement et des efforts consentis à l'entraînement. Efforts qui pourront paraîtra inutiles si l'on adopte le seul point de vue de l'autodéfense sans tenir compte des implications physiques et mentales découlant d'un travail corporel particulièrement raffiné. C'est peut-être la leçon à tirer du dernier livre de Jiang Rongqiao, sa seule publication consacrée au bagua zhang , qui fut publié à plus d'un million d'exemplaires. Tout en respectant le découpage symbolique des "paumes enchaînées" en huit séquences, ce texte ne fait aucune référence aux développements métaphysico-ésotériques qui caractérisent la littérature des "arts internes" depuis la période républicaine. L'auteur s'est concentré sur les principes régissant les mouvements ainsi que sur minutieuse description de ceux-ci. Dans la Chine de Mao, on était prié de rester terre à terre. Ce qui ne semblait pas une mauvaise option pour une excellente pratique fondée sur… la marche!

 

José Carmona

 

(1) Voir dans la même rubrique mon article consacré à cette dernière technique.

(2) C'est aux environs de 1894, quelques années avant le mouvement des Boxeurs, que plusieurs maîtres des trois styles entreprirent d'apparenter leurs techniques. Les principaux experts qui œuvrèrent dans ce sens furent Cheng Tinghua pour le bagua zhang , Li Cunyi ainsi que Liu Weixiang pour le xingyi quan et enfin Liu Dekuan pour le Taiji quan.

 

 

 



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