Escrime ambidextre : la Méthode Destreza
La méthode que nous nommons Destreza s'inspire en grande partie de l'ancienne science des armes espagnole connue sous le nom de Destreza de las Armas . Cette forme d'escrime ambidextre offre une synthèse de la riche expérience de notre professeur et ami Ricardo Pous Cuberes ainsi que, dans une moindre mesure, de nos propres recherches sur les arts martiaux occidentaux. Il revient toutefois à Ricardo le mérite d'avoir codifié de stupéfiantes actions à l'épée et à la dague en s'inspirant de deux figures nées de sa fantaisie, Les Deux Singes, personnages auxquels nous allons maintenant nous intéresser (1).
Les figures des Deux Singes
Au contraire des arts martiaux asiatiques qui se mettent souvent à l'école du monde animal pour en accaparer les pouvoirs, les figures des Deux Singes que l'on trouve dans notre méthode ne manifestent que l'autodérision du pratiquant qui demeure conscient de la distance le séparant des guerriers d'antan. En effet, la valeur des bretteurs de l'école espagnole fut, de l'Italie aux Flandres en passant par la Nouvelle Espagne, reconnue dans tout le monde de la Renaissance. Songeons un instant aux quelques centaines de conquistadores qui défièrent le puissant empire aztèque ou encore à Magellan et sa cinquantaine de compagnons se portant à Mactan à l'assaut de milliers de guerriers philippins… Nous en sommes loin !
Une autre fonction des Deux Singes est encore d'évoquer la réalité de l'apprentissage des armes qui requiert un long temps de maturation avant de pouvoir dépasser la gaucherie initiale. Durant cette période, il convient d'observer la plus grande prudence, ce que nous enseignent nos deux personnages qui, dans leur maladresse, ne savent que se défendre des coups de taille, les plus faciles à parer. Toujours dans cette optique de sécurité, les débutants effectuent leurs premières techniques en empoignant deux bâtons courts, cannes légères de châtaigner qui peuvent néanmoins, dans la main de l'expert, se transformer en armes redoutables (2).
Dans notre programme, les Deux Singes comptent chacun plusieurs séries techniques appelées tablas , « tables », qui comportent, pour la plupart, huit actions défensives pouvant s'effectuer soit avec l'épée (main droite) soit avec la dague (main gauche) (3). Ces séries peuvent être mémorisées et travaillées en solo mais il est évidemment préférable de s'y exercer avec un partenaire qui forme les attaques.
Le Vieux Singe étant de ceux à qui l'on n'apprend plus à faire la grimace, il reste prudent en toutes circonstances. Ainsi, il double toujours la parade de l'épée avec sa dague, ce que nous appelons « fixer », avant de riposter. Son acolyte, le Jeune Singe, lui ressemble beaucoup mais se montre plus direct. Dans sa fougue juvénile, il effectue la parade avec sa « main gauche » tout en ripostant quasi simultanément avec son épée.
Le débutant profitera tout d'abord de l'expérience du Vieux Singe avant d'expérimenter les actions plus rapides de son cadet. Quelque soit son niveau, le pratiquant veillera à prendre soin de son partenaire en gardant toujours à l'esprit qu'il ne s'agit là que d'un jeu, d'une singerie en quelque sorte...
Les quatre vertus : prudence, vélocité, audace et force Aux cinq tables des Deux Singes correspondent en outre certaines qualités symbolisées par des images animales inspirées d'un ancien traité d'escrime du XVème siècle, le Flos Duellatorum (4). Bien entendu, là encore on ne verra dans ce symbolisme qu'un mode de classification des techniques.
La première image est celle du Lynx qui symbolise la prudence ( prudentia , en latin), première vertu du pratiquant de Destreza. La qualité du Lynx se développe tout d'abord dans le jeu à quatre bâtons qui résume dans ses dix-huit actions les principales combinaisons des postures défensives. Dans cette table, le défenseur se contente de parer sans riposter.
La deuxième image est celle du Lévrier qui symbolise la vélocité ( celeritas ) dans la formation des parades et dans la riposte (5). Cette table est d'abord pratiquée aux bâtons courts avant d'être adaptée à l'épée et la dague. Le fait que ces armes soient encore peu familières au pratiquant explique que, pour cette phase d'initiation, nous privilégions le style mesuré du Vieux Singe : parade et fixation de la lame adverse avant de riposter.
La troisième image est celle du Lion qui symbolise l'audace ( audatia ) et convient si bien à notre intrépide Jeune Singe qui pare avec sa dague et riposte sans renforcer le contrôle du fer adverse. Jusqu'à présent, les attaques et ripostes s'étaient limitées à des coups de taille ( cuchilladas ). Avec le Lion, nous introduisons deux estocades à l'épée ainsi que les « insistances » à la dague qui suivent la riposte.
Viennent enfin les deux Eléphants qui représentent la force du bras droit pour l'un ( dextra fortitudo ) et celle du gauche pour l'autre ( sinixtra fortitudo ). Ces tables permettent d'étudier les transports de la lame de l'adversaire, en effectuant ce que l'on désigne dans le vocabulaire de l'escrime sous les noms de « liements » et de « croisés » (6). Le Vieux Singe réalisera les premiers à l'aide de son épée, sa dague servant comme toujours dans un second temps à fixer l'arme contraire, et le Jeune Singe se chargera des croisés effectués avec sa dague en enchaînant les ripostes des deux mains.
Voici le résumé de ce programme :
- La table du Lynx aux bâtons.
- La table du Lévrier aux bâtons puis à la rapière et à la dague.
- La table du Lion
- La table du premier Eléphant (liements effectués avec l'épée)
- La table du second Eléphant (croisés effectués avec la dague)
Les tables 2 et 4 sont travaillées dans le jeu du Vieux Singe et les tables 3 et 5 dans celui du Jeune Singe.
Troie et ses oppositions
Une fois les bases acquises, le pratiquant de Destreza apprend à mieux former les estocades et à développer les phrases d'armes par l'étude des tables dites de Troie ( Troya en espagnol), du nom de la célèbre capitale de la Troade immortalisée par Homère. Dans la première, le défenseur répond à huit attaques portées en coups de taille, par huit estocades. La table suivante correspond à des contre-ripostes de l'attaquant qui après avoir paré avec la dague estoque le défenseur avec son épée ou, selon une autre possibilité donnée par la troisième table, effectue une prise de fer avec sa rapière avant d'en donner un coup de pointe et d'insister avec la dague.
Résumons cette deuxième partie des exercices d'escrime ambidextre :
- La table des huit estocades (Troya 1).
- Les parades de la dague suivies des contre-ripostes à l'épée (Troya 2).
- Les prises de fer et contre-ripostes de l'épée suivie d'insistances à la dague (Troya 3).
Le bâton long
Le maniement du bâton long (environ 1m50) constitue un complément à l'escrime ambidextre. Tenu à deux mains, le bâton long se substitue à l'épée longue (mandoble ou montante ) que le diestro Pérez de Mendoza considérait comme la reine de toutes les armes (7). Nous utilisons le bâton long pour la gymnastique d'échauffement puis comme arme éducative permettant de développer l'adresse et la force du pratiquant, avant même que celui-ci ne saisisse les bâtons courts. Il existe ainsi une table permettant d'apprendre les positions défensives du bâton long en les opposant aux principales actions offensives caractéristiques de cet instrument, coups de taille et « coup de bout ».
Au terme de ce parcours technique, le pratiquant ne sera plus novice. Il connaîtra les fondements de l'escrime ambidextre aux armes « noires », c'est-à-dire dont les pointes sont boutonnées et les tranchants inoffensifs et sera capable de se défendre avec un bâton long ou une canne.
La Verdadera Destreza de las Armas
Réservée aux pratiquants avancés, l'étude de la Verdadera Destreza permet d'approfondir l'art de l'escrime sous la Renaissance. Il s'agit d'un voyage aux sources notamment grâce au traité de Nicolas Tamariz intitulé Cartilla y Luz de la Verdadera Destreza (8). Grâce au jeux des Singes et à la pratiques des tables de Troya , le pratiquant est à même de pénétrer en toute sécurité dans le monde révolu des diestros , les adeptes de la Verdadera Destreza. De ces incursions, il retirera des enseignements sur les aspects majeurs de leur science des armes, dague et rapière bien sûr, sans négliger pour autant les autres armes traditionnelles telles que l'épée longue, la rondache ou encore le fléau d'armes, ainsi que le combat à mains nues. Les principaux aspects à être développés dans un premier temps sont :
- Le principe de l'angle droit
- Les déplacements circulaires
- L' atajo
- Le mouvement de conclusion
Nous reviendrons sur ce programme afin d'en préciser les modalités et les contenus.
José Carmona
Écrit le 7 octobre 2007
(1) Ricard Pous Cuberes y Elise Marie Buchman, Libreta de las combinaciones de la Espada Ropera con la Daga , chez l'auteur, 1995.
(2) Cf. Ricard Pous Cuberes, op. cit. Ce manuel comporte un appendice consacré aux bâtons courts.
(3) Des vingt tables élaborées par Ricardo Pous Couberes, nous n'en n'avons retenu ici que huit, cinq pour les Deux Singes et trois pour les séries de Troya.
(4) Fiore dei Liberi, Flos duellatorum, in armis, sine armis, equester, pedester , 1410. Il existe une édition fac-simile éditée par Agnano Pisano della Giardini à Pise en 1982.
(5) Dans le Flos Duellatorum, il s'agit d'un tigre. En accord avec l'illustration tirée de ce texte et qui ne ressemble guère au fauve, nous préférons l'image du lévrier qui évoque mieux selon nous l'idée de rapidité.
(6) Miguel Perez de Mendoza y Quixada, Resumen de la Verdadera Destreza de las Armas en treinta y ocho asserciones , Madrid, 1675.
(7) Un « liement » consiste par exemple à prendre le fer adverse dans une ligne haute et à l'amener dans la ligne basse opposée. Pour l'exécution d'un « croisé », on prend le fer adverse dans la ligne haute pour l'amener dans la ligne basse correspondante ou inversement.
(8) Ricard Pous Cuberes a consacré une passionnante étude à cette œuvre. Cf. Ricard Pous Cuberes, Noticia sobre Nicolas Tamariz , Institut del Teatre de la Diputacio de Barcelona, 2000.
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les pratiques // écrit en octobre 2007 par José Carmona
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