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La séparation des mains dans la pratique du
Taiji quan ancien

Par José Carmona


Le sanshou , ou séparation des mains, est un des aspects les moins connus de la pratique du Taiji quan traditionnel. Dans la transmission du bataillon du Shenji ying, le sanshou occupe une place au moins aussi importante que celle de l'enchaînement. À la différence d'autres écoles, cette tradition ne s'est pas développée à partir d'une chorégraphie en duo, d'exercices de « travail interne » ( neigong ) ou encore de théories fumeuses. Il s'agit d'un ensemble de techniques de combat éprouvées qui, hormis un travail du corps particulier, ne diffèrent guère de ce que l'on peut trouver par ailleurs.

Une théorie en trompe-l'oeil

L'art du Taiji quan s'adresse avant tout à l'imagination. Les mouvements lents auxquels s'adonnent les initiés, le fait qu'un vieillard chétif qui en détiendrait les recettes pourrait se défendre contre plusieurs attaquants, l'existence de techniques « internes », tout cela place d'emblée cette pratique mystérieuse dans le domaine des prétendus « arts martiaux supérieurs ». Apanage des Grands Maîtres, ces techniques secrètes ont fait couler tellement d'encre que leur existence semble en grande partie littéraire.
Avec la Quanyou laojia , forme transmise sans altération depuis le Pékin des empereurs mandchous, nous sommes en présence d'un art de combat qui a tout pour faire rêver. Las, sa pratique semble plus prosaïque que celles des styles Yang et Wu pourtant plus récents. Pourquoi ?
Il faut chercher l'explication parmi les premiers adeptes de ce Taiji quan ancien. Il s'agit de soldats de l'armée régulière Qing qui, malgré l'adoption des méthodes européennes d'entraînement militaire ( drill , etc.), restaient profondément imprégnés de rituels et de techniques de combat archaïques. Ainsi, l'équitation et le tir à l'arc conservaient un prestige hautement symbolique. Par bien des aspects, une tradition ancienne continuait à se perpétuer comme l'attestaient par ailleurs l'importance accordée aux prises à mains nues ou l'escrime aux armes blanches. C'est dans ce cadre qu'il s'agit de situer la « séparation des mains » du Shenji ying. Ce faisant, il ne faut pas se laisser aveugler par certaines formulations propres au Taiji quan qu'il s'agisse des mystères des 108 postures de la « forme ancienne » ou encore des aspects ésotériques liés à cette pratique. Si cette dimension rituelle peut contribuer à former le corps du pratiquant, elle est toutefois inutile du strict point de vue du combat et il en va de même pour toutes les pratiques traditionnelles chorégraphiques . Nous n'aurons donc ici qu'à considérer la « séparation des mains ».
La formation des techniques de combat à mains nues du Shenji ying a été plus ou moins influencée par l'élaboration théorique des lettrés du Taiji quan. C'est ainsi par exemple que l'on a pris l'habitude de répartir les différentes prises entre « huit trigrammes » et « cinq éléments », pour un total de 36 mouvements, nombre symbolique. S'arrêter à cette dimension est le meilleur moyen de passer à côté de ce qui est, ici, réellement important. Aujourd'hui, le seul intérêt de ces théories fantastiques est de nous servir de critère de discernement : il n'y a que les naïfs ou les charlatans pour les prendre au pied de la lettre… Cette mise au point étant faite, essayons à présent de décrire au mieux ce dont il s'agit.

Des techniques simples et éprouvées

Les techniques de combat de la Quanyou laojia se caractérisent par leur simplicité tant du point de vue gestuel que de celui du travail du corps. Celui-ci repose sur une utilisation du dos qui s'étire sur la préparation du mouvement avant de s'arrondir lors de sa réalisation pour appuyer le coup, peser sur une clé de bras, etc. Il s'agit du principe dit zhidie , spécificité de ce travail qui, dans l'exercice des poussées des mains, sert à neutraliser les attaques adverses par la flexibilité de l'axe dorsal. C'est l'image de l'arc qui se redresse avec la tension et se recourbe lorsque celle-ci se relâche. Les coups sont donnés sur le même principe avec toutes les armes naturelles : tête, épaule, dos, coude, avant-bras, main, genou, pied. Cette souplesse particulière est notamment développée par les « poussées des mains » un exercice à deux qui vise justement à développer la « forme de corps » ( shenfa ) caractéristique de cette méthode. Précisons d'ores et déjà que c'est à ce niveau que se situe la dimension spécifique de cet art martial. Les apports de la lutte sino-manchoue ( buku ) apparaissent notamment dans les actions des membres inférieurs qui sont utilisés pour crocheter, balayer ou frapper, généralement au-dessous de la ceinture (les cibles sont le triangle génital, les genoux, les tibias, etc.). Environ une cinquantaine de techniques forment cet ensemble (1). Chose importante, chaque technique se travaille à droite comme à gauche des variations pouvant porter sur les déplacements ou les cibles. On insistera ici sur le fait que ces mouvements ne sont pas stylisés et donc très proches de leur application martiale. Dans la pratique, ceux-ci sont étudiés sur des attaques franches de l'adversaire. Ainsi, la posture « le faisan doré sur une patte » s'effectue pour contrer une saisie au col par l'adversaire (2). Sans déplacement préalable, une main s'élève vers le menton de l'adversaire pour le frapper pendant que l'autre main bloque une de ses hanches la riposte consistant à heurter son entrejambe avec une montée du genou. Autre exemple, en combat rapproché « le cheval sauvage balance sa crinière » consiste en un coup porté avec le haut du dos (région de l'omoplate) et, simultanément, avec le côté du crâne qui vient heurter le visage de l'attaquant. La figure « la fille de jade enfile la navette » consiste à tourner sur soi-même, à parer haut et à frapper sèchement les côtes de l'attaquant… De façon surprenante, on esquive peu ; on « rentre dans le tas », parfois en anticipant sur l'action de l'adversaire avec une frappe des doigts en griffe pour l'aveugler…Les techniques d'endurcissement jouent ici un grand rôle ( paida gong ). Dans de nombreuses méthodes, ce conditionnement permettant d'encaisser progressivement les coups du partenaire-adversaire est contaminé par les croyances énergétiques que l'on retrouve dans les chi kung de la « chemise de fer ». Rien de tel dans le sanshou même si l'image du corps ressortit à l'ancienne médecine chinoise. Les projections occupent ici plus d'importance que les techniques de luxation, les fameux qin na dont les raffinements sont loin d'être toujours applicables. On y trouve notamment la projection d'épaule (« l'aiguille au fond de la mer ») ainsi que des formes qui n'appartiennent pas au répertoire moderne de la lutte chinoise telles que les ciseaux aux jambes en combat au sol et la fameuse « planchette japonaise ». Technique bien mal nommée puisqu'on la retrouve en Chine et en Occident dans les méthodes médiévales de combat que nous allons évoquer à présent (3)…

Orient, Occident même combat

L'étude comparée du combat à mains nues en Extrême Orient et en Occident montre que ceux-ci se rapprochent dans leurs techniques les plus efficaces. Curieusement, à l'époque moderne le succès des arts martiaux asiatiques repose moins sur ces techniques universelles que sur certaines particularités archaïques telles que les rituels gestuels ( taolu , kata , etc.), les pratiques de développement de l'énergie ( neigong , chi kung , méditation, etc.) et autres aspects spectaculaires (casses, exploits en tout genres, etc.). De ce point de vue, cette pléthore de disciplines exotiques aux tenues bigarrées montre des faiblesses au regard des méthodes de combat occidentales ou modernes qui ne se s'encombrent pas du superflu. Malheureusement, ces déficiences échappent à ceux qui restent sous l'emprise d'une propagande qui voit les modes de naguère rejoindre allègrement le Nouvel Âge. Du « cri qui tue » au mythe samouraï, de la science des points vitaux au Chi Kung, les vestiges surannés de la vieille Asie ne finissent pas de renaître dans les pays développés alors que la Chine ou le Japon ont depuis longtemps su réaliser une synthèse du nouveau et de l'ancien, ne préservant ce dernier que pour ses dimensions symbolique et identitaire. C'est ainsi que l'empire du Milieu a développé des techniques de combat militaires ou sportives résolument modernes et efficaces ( sanda wang , qindi quan , etc.) tout en préservant sa cosmologie millénaire (taiji quan, arts martiaux internes, etc.) …
Pour en revenir à la « séparation des mains » de la Quanyou laojia, on remarque ainsi que certaines techniques sont similaires à celles que l'on trouve dans les traités du Moyen-Âge ou de la Renaissance. Prenons deux exemples tirés du Flos Duellatorum , célèbre traité médiéval. Les contrôles du bras de l'adversaire par pression du coude ou enroulement et torsion sont absolument identiques dans la « séparation des mains » et dans le manuel du maître italien Fiore de Liberi. Autre exemple parmi bien d'autres, le coup violent porté sur le coude avec l'avant-bras pour se dégager de la saisie adverse se pratique de la même manière… « Rien de nouveau sous le soleil » disait déjà l' E cclésiaste… L'erreur serait ici de considérer que grâce aux arts martiaux d'Asie nous pourrions retrouver des techniques perdues en Occident. Erreur en effet, car les guerriers européens n'ont jamais gaspillé leur temps à pratiquer des enchaînements de postures stylisées ou des techniques énergétiques farfelues. Et erreur encore, car bon nombre des techniques de nos guerriers d'antan ont été conservées par des pratiquants isolés, des professeurs de sports de combat ou d'escrime ainsi que par des spécialistes du close-combat.
Comme nous l'avons vu, il existe dans le Taiji quan des techniques de combat sans fioritures comme l'atteste la « séparation des mains » de la Quanyou laojia. Toutefois, ces techniques sont méconnues de la plupart des pratiquants confrontés à un appareil théorique tarabiscoté reposant plus sur des croyances que sur une véritable expérience pratique. Pour peu que l'on soit préoccupé d'autodéfense, c'est pourtant une telle expérience qui devrait être recherchée au détriment de tout ce fatras mystique. De ce point de vue, l'exemple des groupes qui en France ou ailleurs étudient le prodigieux héritage martial européen devrait inciter les chercheurs à scruter les méthodes de l'Asie avec d'autres lunettes que celles proposées par les maîtres patentés et leurs écoles mythiques. Malheureusement, le flou et le secret entourant la plupart du temps ces dernières techniques demanderait un travail d'épuration que seuls quelques spécialistes semblent en mesure d'entreprendre (4). Pour les autres, il serait peut-être encore plus simple de se tourner vers de nouveaux horizons.

José Carmona

 

(1) Et non 36 comme le laisse croire la tradition orale.

(2) Les noms imagés des techniques ne sont donnés qu'à titre indicatif. Dans la « séparation des mains », ces techniques ont d'autres dénominations plus en rapport avec leurs contenus réels.

(3) Par exemple chez Hans Tailhoffer ou Achille Marozzo.

(4) Il va sans dire que dans l'état actuel des choses une telle entreprise ne serait guère commerciale.

 

 

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La séparation des mains
mars 2008 - J.Carmona

Suite interview José Carmona
octobre 2007 - R. Bigalion

Interview de José Carmona
juin 2007 - R. Bigalion

Le taiji quan du shenji ying
juin 2006 - J. Carmona


 

 

 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

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