Le maître Wang Bo de Shanghai
L'âge d'or du Taiji quan
Cet article et l'interview qui le complète ont été publiés en novembre 1993 dans le magazine Arts et Combats . Il s'agissait de la toute première présentation en Occident du maître Wang Bo et de son école de Taiji quan ancien, la Quanyou laojia. Des notes ont été ajoutées pour apporter un complément d'informations ou corriger certaines erreurs. L'auteur remercie Serge Mairet sans qui cette publication n'aurait pas été possible ainsi que Jean Paoli pour ses magnifiques photographies.
Les grands maîtres sont comme des édelweiss, ces fleurs rares qui poussent au sommet des montagnes. Le maître Wang Bo de Shanghai, est comme l'une de ces fleurs. Sa vie est une légende. Non seulement il a survécu aux heures sombres qui ont marqué la Chine contemporaine mais il a réussi à conserver et transmettre le Grand art, celui de l'âge d'or du Taiji quan. En exclusivité pour Arts et Combats , le maître Wang Bo nous conte l'histoire de sa vie, répond à nos questions et nous invite à partager ses recherches sur les origines controversées du Taiji quan dans ce dossier préparé par Serge Mairet et réalisé par José Carmona.
La vie du maître Wang Bo ressemble à un roman. Né en 1933, il est à peine âgé de six ans quand l'offensive des armées de l'Empire du Soleil Levant sur Shanghai contraint sa famille à se réfugier dans leur pays natal, Siming shan, la région de la Montagne des Quatre Clartés située dans la province du Zhejiang. Bouddhiste fervente, la grand-mère du petit Wang qui s'inquiète pour son avenir décide de le confier au maître Huiliang, un moine de grand renom sous la férule duquel le garçonnet étudiera la boxe, les rudiments de la calligraphie et la récitation des sutras (1). Devenu le moinillon "Source de la perfection" (Yuanxiu), il mène pendant plusieurs années aux côtés du vieux bonze une existence vagabonde, menacée par la progression de l'ennemi nippon (2). Wang Bo est âgé de quatorze ans lorsque son maître, à bout de ressources dans une région ravagée par la guerre, décide d'envoyer son jeune disciple sous des cieux plus cléments, aux monts Jiuhua shan, où était implanté un important centre bouddhiste. Parti avec un sac de riz pour tout viatique, l'adolescent ne parvint jamais à destination; réduit à la mendicité sur le bord des routes, il est recueilli par un homme extraordi n aire, Zhang Songshan, plus connu sous le sobriquet de "Roi Singe". Ce dernier était un chef craint et res p ecté des Xiangma (littéralement "Chevaux sonores" en raison des clochettes ornant le harnachement de leurs montures), une bande de cavaliers armés qui sillonnaient les confins des provinces du Shandong, du Jiangxi et de l'Anhui, en s'adonnant au brigandage lorsqu'ils ne louaient pas leurs services pour convoyer des marchandises... Adopté par Zhang, notre moinillon famélique apprend l'escrime et des techniques de combat expéditives. L'entraînement de ces émules de Mandrin accordait une grande place au paida gong , méthode permettant d'encaisser les coups par la combinaison d'exercices res p iratoires et de longues séances de martellement des zones sensibles du corps, art dans lequel excellait le "Roi Singe", quasiment invulnérable sur une attaque portée à mains nues. La victoire des communistes chi n ois en 1949 sonne le glas de cette existence pour le moins périlleuse. Les bandes de Xiangma se désagrèg ent et Wang Bo gagne Shanghai où il parvient à trouver un travail dans ... la police! Décidé à approfondir sa connaissance des Wushu, les arts martiaux, il rallie l'école Dong Zhongyi, un des plus fameux experts de l'époque, auprès duquel il étudie la Boxe des six coordinations ( liuhe quan ) (3). Mais Wang Bo devait bientôt payer un lourd tribut aux privations endurées pendant la guerre. Il contracte la tuberculose qui faillit bien l'emporter.
Une heureuse rencontre
Encore convalescent, il décide d'abandonner la pratique des arts martiaux externes pour embrasser la voie de l'interne. Un heureux hasard lui fait alors rencontrer un médecin traditionnel, Yuan Tiejing, un disciple de Yang Chengfu, qui lui prescrit des potions miracu l euses. Remis sur pied, Wang Bo commence l'étude de l'école Yang de Taiji quan qu'il va poursuivre pendant une douzaine d'années auprès de maîtres aussi prestigieux que Yang Mingyu, Zhang Haidong et surtout l'extra o rdinaire Tian Saolin qui mourut centenaire (4)... En 1954, bénéficiant de la bienveillance d'un supérieur hiérar c hique, il a l'opportunité de se rendre à Pékin pour suivre l'enseignement du plus illustre maître de la boxe Taiji de la famille Chen, Chen Fake. Ce dernier avait introduit la pratique de son style dans la capitale chi noise en 1928. Lors de sa première démonstration publique, on rapporte que ses techniques dégageaient une telle puissance que les vitres de l'immense salle où elle se déroulait en tremblaient! Cette prestation ne fut d'ailleurs pas goûtée par les experts des écoles Yang et Wu présents, ces derniers se refusant à y voir l'origine de leurs formes respectives. Jusqu'à la fin de sa vie, Chen Fake conserva le caractère martial de son art et il suffit aujourd'hui de voir le maître Wang Bo exécuter les "Treize postures" ou les "Poings canons" pour se convaincre que le style Chen popularisé actuellement n' a pas échappé aux simplifications qui résultent inévita b lement d'une large diffusion (5). Parallèlement au Taijiquan des écoles Yang et Chen, Wang Bo étudie éga l ement dans les années 1950 les deux autres grands courants de l'école interne, le xingyi quan et le bagua zhang , sous la direction du célèbre Jiang Rongqiao qui, bien qu'aveugle à la fin de sa vie, parvenait encore à déjouer les attaques de ses élèves lors de l'exercice de "poussées des mains"!
Prisonnier des Gardes rouges
Son second maître de bagua zhang , Gai Jiaotian, fut tout autant remarquable (6). Cet acrobate de l'Opéra de Pékin est rest é fameux pour avoir été le seul rescapé d'un accident d'avion apocalyptique, sa survie étant mise par cer t ains sur le compte de sa maîtrise du qinggong ou " gongfu de la légèreté"... En 1963, Wang Bo enseigne déjà les styles Yang et Chen de Taiji quan lorsqu'il fait la connaissance du Mandchou Chang Yunjie, auprès duquel il va parachever son étude de l'art de la "Boxe du Faîte Suprême", recevant la transmission authentique de la forme ancienne de Quanyou ( quanyou laojia ), gar d ée secrète jusqu'alors. Après tren t e années de pratique ininterrompue des Wushu traditionnels, le maître Wang Bo devait livrer en 1970 le plus dur combat de sa vie. Responsable d'une unité de production, il est "renversé" par les Gardes rouges et enfermé dans une geôle privée de lumière. Ses six codétenus meurent l'un après l'autre d'épuisement ou se suicident. Neuf mois et demi plus tard, Wang Bo est le seul survivant de cette incarcération inhumaine. Quasiment aveugle _ il a subi depuis deux opérations de la cataracte_ et atteint d'un cancer de la lymphe, il sur m onte néanmoins cette épreuve autant par sa formi d able volonté que par les soins prodigués par quelques disciples. Revenu au monde des vivants, il a encore la profonde douleur d'apprendre la disparition de ses maîtres Zhang Haidong et Chang Yuangting. A pré s ent, Wang Bo se consacre entièrement à ses recherches sur le s arts martiaux internes et à sa passion pour la peinture traditionnelle et la calligraphie, arts dans lesquels il excelle. Méconnu du grand publique plus familier des prouesses des champions de Wushu ou des maîtres "officiels", il jouit d'un grand prestige au sein de la communauté des artistes martiaux de Shanghai (il est notamment vice-président de l'association Yingwu). Depuis 1991, son enseignement commence à être diffusé en Europe grâce à l'action de l'Institut franco-chinois Wen Wu qui l'invite cet automne dans notre pays.
La forme ancienne de Quanyou
La forme ancienne de Quanyou ( quanyou laojia ) dont le maître Wang Bo est l'unique représentant, livre un des derniers témoignages de l'âge d'or du Taiji quan, époque où cet art fut introduit à Pékin par l'intermédiaire de Yang Luchan et de son fils Banhou. Un des premiers et plus remarquable disciple de la famille Yang fut le Mandchou Quanyou (1834-1902), un instructeur de la garde impériale. De tous ceux qui étudièrent l'art subtil du Taiji quan, on raconte que seul Quan y ou pénétra l'essence de la "transformation" de l'énergie adverse ou huajing . Cavalier et archer émérite, ce guerrier hors pair transmit les secrets de sa technique à Wang Maozhai, à son troisième fils Aishen _ plus connu sous le nom sinisé de Wu Jianquan_ et à Chang Yuanting (1860-1918), un prince Mandchou qui seul devait préserver le style originel. Sous la dynas t ie des Qing, la pratique de la boxe du Faîte suprême était très différente de ce que l'on connaît aujourd'hui. Dans l'ouvrage, Etudes sur le Taijiquan (Hong-Kong, 1984), le maître Wu Tunan décrit ainsi la pratique à l'école de Quanyou : " A cette époque, l'entraînement était extrêmement dur. Pour l'enchaîne m ent, il y avait un exercice appelé "posture fixe" (ding s hi) . Ainsi, par exemple, chacune des six attitudes com p osant le mouvement "saisir la queue de l'oiseau" devait-être gardée le temps de six cycles respiratoires, ce qui fait trente-six respirations pour ce seul mouvement (...) L'enchaînement complet comprenant alors deux cent soixante-huit techniques, on imagine le temps que requérait son exécution complète!" Et plus loin: " Lors des exercices, mon professeur, craignant que je paresse, faisait apporter quatre tables des cuisines, de celles que l'on utilise pour couper les légumes, et me demandait de me mettre en dessous pour effectuer le déroulement complet de la forme "...
Energie spiralée et mouvement ondulant
Pour ce qui est du travail avec partenaire, celui-ci était désigné alors comme "affrontement des mains" ( da s hou ) et s'effectuait de façon plus martiale et violente que les techniques des poussées de mains popularisées par la suite. Cette pratique originelle désignée sous le nom de "petite forme" ( xiaojia ), en raison de ses pos t ures très basses, fut simplifiée après la proclamation de la première république chinoise, en 1911. Depuis le début de ce siècle, l'écrasement de la rébellion des Boxeurs et la généralisation des armes à feu avaient dis c rédité les arts martiaux ancestraux que méprisaient les nouvelles élites. Il fallut le génie de maîtres tels que Yang Chengfu et Wu Jianquan pour adapter la boxe traditionnelle à l'évolution d'une société en pleine mutation. Ainsi, Wu Jianquan abandonna les canons de la technique de son père et créa une forme qui sup p rimait les mouvements difficiles et l'emploi de certains types d'énergie tels que le chansijing (énergie spiralée en fil de soie) et le zhidie (mouvement ondulant du corps), connue ultérieurement sous le nom d'école Wu de Taijiquan. A la différence de ses condisciples, Wang Maozhai et Wu Jianquan qui contribuèrent ultérieure m ent à la diffusion du Taiji quan, Chang Yuangting ne fit jamais profession de l'enseignement de la boxe. Fidèle au trône j usqu'à son dernier souffle en 1918, il suivit après la chute des Qing l'empereur Pu Yi en exil. A Tianjin, où s'était réfugié le monarque déchu, il éduqua son fils Yunjie (1906-1970) dans l'esprit de la caste guerrière mandchoue, transmettant à lui seul la forme originelle de Quanyou. Après la mort du vieux prince , Chang Yunjie devint un expert aguerri. Par la suite, il partit à Shanghai pour rejoindre Wu Jianquan qui avait ouvert une société de boxe flo r issante. Le jeune homme eut la surprise d'y découvrir la forme codifiée par Wu. Fidèle à l'héritage légué par son père, il refusa cette évolution et vécut dans l'ombre de son hôte sans prendre part aux entraînements de l'école. Après la disparition du grand Wu Jianquan en 1942, les restrictions imposées par l'occupant japonais réduisirent Chang à exercer les métiers les plus humbles.
De la théorie à la pratique
Alors qu'il travaillait comme planton dans les docks du port de Shanghai, un incident devait lui conférer une renommée fugace. Une nuit, une bande de malandrins tenta de piller un des entrepôts dont il avait la garde. Mal leur en pris car l'adepte du Taiji quan sut parfaite m ent mettre son art en pratique. Le bruit de cet exploit parvint bientôt à la connaissance d'officiers de la mari n e j aponaise cantonnés non loin... Dubitatifs quant à l'efficacité d'un seul homme face à un groupe d'assaillants, ils décidèrent de tester eux-mêmes les capacités du cerbère. Contraint à une joute "amicale" avec un j udoka, Chang utilisa les ressources de l'énergie de transformation ( huajing ) pour dévier la tentative de saisie de son adversaire et projeter violemment celui - ci sur le sol, illustrant ainsi brillamment le principe de base de la "Voie souple". Très fair-play, les militaires nippons offrirent au redoutable chinois de devenir leur professeur, ce que ce dernier refusa... La prise du pou v oir par les troupes de Mao en 1949 marqua le début des persécutions des contre-révolutionnaires de tous poils. Chang dissimula ses origines princières et dispar ut dans l'anonymat d'un quartier de Shanghai. L'exis t ence de ce maître exceptionnel aurait pu complètement être ignorée de ses contemporains s'il n'avait pas été découvert par le célèbre Gu Liuxin, le plus grand spécialiste de l'histoire et des théories du Taiji quan, disparu en 1991. Informé de cette découvert e par Gu, un de ses condisciples de l'école Chen Fake, avec lequel il entretenait d'étroits liens d'amitié, Wang Bo se rendit au domicile du mystérieux Mandchou. Bien que vivant dans le plus total dénuement, Chang reçut son visiteur fort courtoisement mais détournait la conversation chaque fois que ce dernier tentait d'abor d er le motif de sa venue. Nullement découragé par cette entrevue infructueuse, Wang Bo revint régulièrement solliciter le vieux maître qui l'entretenait à chaque fois des "dix mille choses du ciel et de la terre"… à l'exception du Taiji quan!
Un enseignement secret
Cette mise à l'épreuve se poursuivit pendant près d'une année jusqu'à ce que, finalement touché par la persévé r ance et la sincérité de son visiteur, Chang accepte, pour la première fois de sa vie, d'enseigner un art qu'il décla r ait préférer voir disparaître plutôt que de le transmettre à quiconque ne lui en semblait pas digne (7)... Trois ans plus tard, Mao déclencha la Révolution culturelle, qui devait plonger la Chine dans le chaos. Au cœur de la tourmente, Chang poursuivit en secret la formation de son disciple, lui transmettant l'intégralité de son savoir. Le répit dura jusqu'en 1970. Dénoncé par son voisina g e, le vieux Mandchou devint la proie des Gardes rouges. Séquestré, soumis à la vindicte publique, Chang ne survécut pas aux persécutions dont il fut la victime. La même année, le destin voulut que Wang Bo réchappe par miracle aux tortures infligées par ses geô l iers. Aujourd'hui, gardien de la vieille forme de Quan y ou, le maître Wang Bo en assure la transmission en formant une poignée de disciples. Les anciens maîtres peuvent reposer en paix, leur héritage n'est pas perdu!
José Carmona
Notes ajoutées en octobre 2011 :
(1) Enfant, le futur maître Wang Bo ignorait le type de boxe qu'il avait appris du moine Huiliang. Il pensa longtemps qu'il s'agissait d'une variante particulièrement souple de la boxe Shaolin. Ce n'est que plus tard, en approfondissant la littérature ancienne des arts martiaux, qu'il émit l'hypothèse que sa pratique provenait de la "boxe de l'école interne" ( neijia quan ) qui était pratiquée à Siming shan au XVIIe siècle. Une autre hypothèse, que je présente dans un article du site (cf. L'école Siming de l'ombre à la lumière , dans la rubrique "Arts martiaux chinois"), est que cette pratique proviendrait de la province natale du maître Huiliang, le Hunan.
(2) Huiliang et son disciple vécurent d'abord dans le temple Dengdai qui se situe dans le district de la ville de Fenghua, à proximité du village montagnard de Yuanjia'ao. Puis ils se réfugièrent dans le monastère de l'Eau glacée (Lengshui si) avant de rejoindre le temple familial de la famille de Tchang Kaï-chek, Mo he'an près de la ville de Qikou.
(3) A l'école de Dong, qui était aussi spécialiste de la lutte chinoise, Wang Bo eut notamment pour professeur un disciple de ce dernier, Du Baokun.
(4) Le maître Wang Bo étudia d'abord le style Yang de Taiji quan avec Yuan Tiejing puis avec Zhang Haidong, un disciple de Chen Weiming, à partir de 1956. L'année suivante, il commença à fréquenter le maître Zhang Mingyu. C'est également pendant l'année 1957 qu'il suivit l'enseignement du maître Tian Zhaolin dont la pratique devait le marquer profondément. En fait, et à la différence de ce qui est rapporté dans le texte, ce dernier n'était âgé que de 79 ans au moment de sa mort. On pourra lire un article consacré au maître Tian dans la rubrique Taiji quan du site.
(5) Le maître Wang Bo a développé une pratique originale du style Chen influencée par ses rencontres avec Chen Fake et Chen Zhaokui, le fils de ce dernier, mais aussi par une pratique du Taiji quan qui insiste particulièrement sur le relâchement, y compris dans l'exécution des techniques rapides, et un travail spécifique du dos qui n'apparaît pas dans le style Chen classique. Pour le différencier de ce dernier, le maître Wang Bo qualifie son style personnel de "forme circulaire et mobile" ( yuanhuo jia )
(6) En réalité, comme il le précise lui-même dans son livre consacré à la Quanyou laojia, son professeur de bagua zhang fut un élève du maître Gai Jiaotian du nom de He Jian.
(7) Le maître Chang Yunjie eut d'autres élèves dont certains commencèrent la pratique plusieurs années avant le maître Wang Bo. Parmi ceux-ci on peut citer Ma Dianchen, Da Bi et Wu Bangcai. Toutefois, de par son itinéraire d'adepte des arts martiaux, le maître Wang Bo profita particulièrement des enseignements, souvent oraux, de son maître.
Entretien avec le maître Wang Bo
"L'illumination se trouve sous les pieds de celui qui avance"
Propos recueillis par Serge Mairet et traduits par José Carmona
Arts et Combats : En assistant à la démonstration de votre forme ancienne de Quan You ( quanyou laojia ), on est frap p é par les postures basses, le mouvement xia shi , s'effec t uant à même le sol le visage pouvant tou c her terre...
Wang Bo : La boxe Taiji de Yang Luchan et Yang Ban h ou était désignée sous le nom de "petite forme", jus t ement du fait de ce travail très bas. Cette pratique est attestée dans le livre Questions et réponses sur le Taiji quan , que Chen Weiming publia à Shanghai en 1929. L'auteur y rapporte que Yang Luchan pou v ait exécuter ce même mouvement xia shi tout en ramassant une sapèque (NDLR : pièce de monnaie) posée sur le sol avec la bouche. Bien entendu, ce type d'entraîne m ent visait à renfor c er la condition phy s ique et le potentiel énergétique du prati q uant. Ceci dit, la prin cipale caractéristique de la forme ancienne de Quanyou est l'importanc e , accordée au mouvement de l'axe vertébral, qui doit se tendre et se détendre comme un arc. Ce mouvement ondulant du dos, dési g né par le terme zhi die , qui signifie à peu près "plier et dépiler", permet à l'adepte de transformer à son avantage l'attaque adverse en utilisant tout le corps. La plu p art des pratiquants actuels des écoles Yang et Wu pensent que la pratique du Taiji quan n'est juste que lorsque l'on garde le dos parfaitement droit, ce qui dénote une ignorance des textes classiques lais s és par les anciens maîtres. On retrouve d'ailleurs le principe zhi die , bien que moins marqué, dans l'école Chen qui est connue comme la plus ancienne forme de Taiji quan.
Arts et Combats : Quelles sont les simili t udes et les diffé r ences entre l'école Chen et la vieille ancienne de Quanyou?
Wang Bo : La forme Chen, qui s'effectue sur un rythme alter n ant lenteur et vitesse, insiste sur le "jaillisse m ent de l'énergie" ( fajing ), alors que la forme ancienne de Quan y ou privilégie plutôt l'emploi de "l'énergie transformante" ( hua j ing ). Ainsi, cette der n ière forme se pra t ique de façon plus lente et uniforme si l'on excepte les tech n iques comportant des sauts. Toutefois, les deux écoles ont en commun l'utilisation de "l'énergie spiralée en fil de soie" ( chan s i jing ) et le nei gong ou travail interne, qui se base sur la respira t ion inversée ( nie fuxi ), absente des formes plus récentes, où la respiration reste naturelle...
Arts et Combats : Comment se déroule l'apprentissage tradi t ionnel?
Wang Bo : Le maître n'enseigne qu'au disciple qu'il a pré a lablement choisi. Généralement, celui-ci débute son apprentis s age par des exer c ices statiques et par la répétition de mou v ements séparés de la forme, tels que "brosser le genou", "repousser le singe", etc. Ainsi, par exemple, mes dis c iples étrangers Kurumi Sugita et José Carmona ont, lors de leur premier séjour avec moi à Shanghai, appris sept mouve m ents qu'ils ont ensui t e pratiqués seuls pe n dant un an. Une fois cette base solidement acquise, le pratiquant apprend la forme qu'il doit exercer sans relâche, avec parallè lement, la "poussée des mains" ( tuishou ), une première approche de la pratique martiale qui vise à développer chez l'adepte la capaci t é à adhérer au mouvement de l'adver s aire et à le suivre. Ces qualités qui nécessitent une lente maturation _ ce qui explique que les com p étitions actuelles de tuishou dégénèrent souvent en combats de chiffonniers _ ne peuvent s'acquérir qu'au contact du maître, la transmission s'effectuant d'épiderme à épiderme! Ce n'est_ que progressivement que le pratiquant entre dans la dimen s ion d e la "séparation des mains" ( san s hou ), qui introduit la notion de distance. Arrivé à ce stade, le disciple doit s'efforcer de parvenir à la compréhension des techniques appliquées par le maître. Comme le dit le proverbe chi n ois : " L'illumination se trouve sous les pieds de celui qui avance"...
Arts et Combats : Vous avez survécu à des maladies graves et aux tortures infligées par les Gardes rouges. Avez-vous déjà risqué votre vie au cours d'un combat ?
Wang Bo : Enfant, je ne comprenais pas pourquoi mon premier maître, Huiliang, me faisait répéter inlassa blement les mêmes mouvements des mill iers de fois. Puis, peu après m'être séparé de lui, une rixe avec deux hommes me fit comprendre le sens de ces exercices fastidi eux. Vous savez, la violence est quotidienne en Chine. Par exemple, en 1967 j'ai été attaqué par surprise par un énergumène armé d'un hachoir. Ce dément voulait trucider une de mes vois ines qui l'avait écon duit. Heureusement pour elle, ce matin-là je fus le premier à sort ir de l'immeuble!
Arts et Combats : Vous êtes également peintre et calligraphe. Existe-t-il un rapport entre ces activités artistiques et la pratique du Taiji quan?
Wang Bo : Connaissez-vous l'histoire du calligraphe Zhang Xu qui vécut sous la dynast ie des Tang? Celui-ci peinait terriblement dans l'apprentissage de la calligraphie cursive lorsqu'un jour il assista à une "danse de l'épée", exécutée par Dame Gong Sun. En contemplant les arabesques décrites par l'arme maniée de main de maître, il eut l'illumin ation et pénétra le secret de la calligraphie. Pour des experts de haut niveau, le geste pictural et le geste martial procèdent de la même essence.
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forme ancienne // écrit par José Carmona
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