| Chez le professeur Yang Zhenduo, à Taiyuan en Chine
En 1989, j'eus l'occasion de participer à un stage du maître Yang Zhenduo organisé par James Kou, grand vulgarisateur du style Yang en France. À l'époque, je délaissais la lutte chinoise et le kung fu liuhemen , pratiqués avec Yuan Zumou et Huang Tianxiong, pour me recentrer sur le Taiji quan…
Où je me retrouve dans une réunion du 3 ème âge
Mon bagage était donc celui d'un passionné d'arts martiaux et je fus surpris de me retrouver au cours de ce séminaire dans une ambiance inhabituelle, sorte de réunion du 3 ème âge avec des pratiquants particulièrement organisés pour les fréquentes périodes de repos qui ponctuaient les cours. Ainsi, je me souviens d'une dame qui s'était équipée d'une confortable chaise pliante dans laquelle elle se vautrait aussitôt que le maître Yang, qui devait s'inquiéter de la forme physique de ses stagiaires, donnait le signal de la récréation. Celui-ci se distinguait alors par son caractère imperturbable et une conscience professionnelle qui m'impressionna et m'impressionne encore. Je ne sais ce qu'il pensait alors de la mollesse des pratiquants français, mais il ne ménagea pas sa peine, expliquant sans relâche la mécanique des mouvements alors qu'il n'y avait que James Kou et moi-même pour… comprendre ce qu'il racontait ! Cette anecdote peut prêter à sourire mais il reste que je n'ai rencontré aucun expert chinois d'une telle honnêteté. L'enseignement qu'il prodigua à notre piteuse troupe de diables étrangers était en tous points identique à celui qu'il donnait à ses compatriotes comme je pus bientôt le constater de visu. Bref, il ne manquait qu'un traducteur, rôle que je fus amené à jouer pour faire plaisir aux élèves les plus motivés. Toutefois, ce ne fut pas pendant les cours collectifs que je fis vraiment connaissance avec notre instructeur qui restait constamment sur sa réserve.
Je ressemble à un Soviet
Tous les matins, le maître Yang faisait une petite promenade au cours de laquelle il avait immanquablement l'occasion de me voir gesticuler. J'étais, semble-t-il, le seul à être aussi courageux ; de même, lors des pauses, il n'y avait guère que moi pour profiter de ce temps précieux de pratique personnelle. Cela dut compter lorsque le dernier jour j'allai le trouver pour lui demander s'il y avait moyen de continuer à pratiquer sous sa férule en Chine. « C'est possible, me répondit-il, tu sais parler le chinois et en plus tu as envie d'apprendre, ça se voit ». Et c'est ainsi, qu'après un échange de courrier, je pris l'avion en plein mois de décembre pour rejoindre mon nouveau mentor à Taiyuan, la capitale de la province du Shanxi, une grosse ville industrielle sans intérêt. Je passerai rapidement sur le voyage avec deux anecdotes. D'abord celle de ce chauffeur de taxi qui, voyant ma dégaine, m'avait pris pour un Moscovite et, ayant finalement réalisé que je n'étais qu'un sympathique compatriote de De Gaulle, me déclara qu'il ne me plumerait pas comme il l'avait tout d'abord envisagé. Les amitiés russo-chinoises vous connaissez ? Amusante également fut ma rencontre avec les deux officiers suspicieux qui dans le train partagèrent mon compartiment « couchettes molles ». L'un d'eux s'obstina curieusement à répéter qu'un étranger ne pouvait pas apprendre à parler le chinois ce que je contestais pourtant dans sa propre langue. Un vrai dialogue de sourd !
Véronique et Davina, version chinoise
En arrivant à Taiyuan, je filai au domicile de Yang alors que celui-ci… m'attendait à la gare ! Il ne fut pas très content d'autant plus que je multipliais les gaffes : quelques jours plus tard, j'endommageai le précieux appareil photo nippon qu'il m'avait prêté ! Tout cela ne l'empêcha de me témoigner la plus grande courtoisie en m'invitant chaque jour à déjeuner à sa table et en m'organisant un programme digne d'un moine de Wudang : entraînement à l'aube dans un parc et l'après-midi, autre leçon particulière dans la cour de son domicile. Installé dans l'hôtel Yingzi, où le soir je dînais seul dans une grande salle surveillé étroitement par une cohorte de serveurs, je me levais le lendemain vers cinq heures du matin pour m'apercevoir, à peine franchi le seuil de l'établissement, que mon idée d'un séjour en plein hiver n'était pas la meilleure que j'avais eu. Le Taiji en extérieur par moins 10 et a fortiori quand il s'agit du style Yang, c'est loin d'être idéal…
Trouver le pagodon dont le maître m'avait parlé ne fut pas une mince affaire dans un brouillard qui disputait son opacité à la nuit. D'autant plus qu'à mon grand étonnement la porte principale du parc était close. Après avoir longé l'enceinte quelques temps, je tombai enfin sur une grille entrouverte par laquelle je me faufilai avant de me retrouver dans un monde évanescent où quelques ombres fugitives qui s'agitaient doucement attestaient que j'avais trouvé le passage des habitués, ces enthousiastes du Taiji et du Qigong prêts, tout comme moi à cette époque, à braver un froid glacial pour progresser sur la voie du Tao. Après avoir erré dans ce parc immense, je trouvais finalement mon pagodon par hasard, attiré par une musique « disco » incongrue. Parvenu sur la terrasse d'où s'échappait un rythme endiablé, je découvrai en même temps les toits recourbés de la tour et une troupe hétéroclite d'adeptes locaux de Véronique et Davina, groupe fourni de jeunes femmes parmi lequel je remarquai quelques vieillards alertes et même un militaire en uniforme. Yang Zhenduo, complètement indifférent à ce spectacle, me guettait avec impatience. J'arrivais en retard à mon premier cours. Gloups !
Les enchaînements s'enchaînent
Que dire en ce qui concerne les leçons que je reçus pendant ce séjour et les suivants ? L'enchaînement, encore l'enchaînement, toujours l'enchaînement… Ou plutôt devrais-je dire, les enchaînements car à l'époque il fallait encore pratiquer d'autres chorégraphies dites « de compétition », celle officielle alors en Chine pour le style Yang et une autre spécifique à l'association du maître. Les seuls changements étaient dans le décor car le maître, ne voulant pas être souvent vu avec un élève étranger, nous faisait changer chaque jour de parc. Très discret, il ne me présenta qu'à un groupe d'élèves avancés me demandant de ne pas prendre part aux entraînements publics qu'il dirigeait dans le parc Yingzi. Je notais tout, faisant de petits dessins pour m'occuper dans ma chambre d'hôtel, interrogeant sans cesse le maître sur les questions qui me taraudaient : Comment développer les bases ? Comment passer de la pratique lente à la pratique rapide ? Comment développer la pratique martiale ?
J'obtenais bien sûr quelques informations que, du reste, tous les initiés connaissent : les postures immobiles tel « Jouer du pipa », le maniement de la perche en solo ou avec un partenaire, etc. Pour ce qui est de la pratique rapide, le maître répétait : « Le style Yang ne comporte qu'un seul enchaînement. Il n'y a pas de style rapide, ceux qui veulent pratiquer rapidement n'ont qu'à faire de la boxe longue ( chang quan ) »… Les bases, c'est la forme des 103 mouvements qu'il faut pratiquer au minimum trois fois par jour; le gongfu (l'habilité) vient de la pratique fréquente de l'enchaînement qui requiert 45 mn pour une seule exécution; les applications martiales découlent de la pratique de l'enchaînement, etc. Bref, le Taiji Yang c'est l'enchaînement et vice-versa. Toutefois, le maître insistait particulièrement sur la façon d'exécuter celui-ci avec une certaine résistance musculaire notamment au niveau des jambes lors des transferts du poids du corps et une recherche de pesanteur dans les membres supérieurs, cette sensation du jing (force-énergie) qui, pour lui, était le grand secret du Taiji quan. Pas le qi (souffle) dont il ne parlait jamais et qu'il laissait aux adeptes du Qigong, mais bien le jing sans lequel le pratiquant est « vide » ( kong ) et donne l'impression de flotter.
Où je me bats contre des épluchures
L'après-midi je m'exerçais à la danse de l'épée du Taiji dans la cour de son immeuble qui ressemble à ces HLM en briques rouges qui furent construits sur la petite ceinture parisienne. Toujours engoncé dans mes « vêtements russes », malgré une température plus douce, je maniais mon arme sous le regard critique d'une vieille dame qui tricotait assise sur un petit tabouret. De temps à autre, elle faisait un commentaire et je ne fus pas peu fier à la fin de mon séjour lorsqu'elle me gratifia d'un compliment. Je n'eus aucun combat à mener si ce n'est contre le pompon qui ornait le pommeau de mon épée chinoise et les épluchures que les voisins balançaient par les fenêtres sans égard pour l'honorable étudiant étranger du professeur Yang.
À part les entraînements, je n'eus guère de distractions au cours de ce premier séjour si ce n'est quelques visites touristiques _ le temple Jinci et son admirable ensemble de statues du XIème siècle : suivantes et soubrettes de la Sainte-Mère (Sheng Mu) dont les attitudes charmantes empreintes de réserve sont une illustration de la véritable féminité _ et surtout les festins préparés par Madame Yang qui s'ingéniait à me mitonner chaque jour de nouveaux petits plats tout en me resservant ceux que j'avais particulièrement appréciés la veille, le tout arrosé par ces formidables alcools que sont le fenjiu et le zhuyeqing . À ce régime, je gagnais plusieurs kilos, ce qui était certainement bon signe vu la corpulence du fondateur de l'école Yang… Les dimanches matins, je retournai au parc Yingzi où j'observais sans y participer le cours public gratuit que le maître donnait à près de deux cents pratiquants. Après deux répétitions de la forme Yang, il se postait bien en vue pour détailler un mouvement dans un silence quasi religieux. De nombreux débutants intrigués par ma présence, m'adressaient la parole pour m'expliquer les bénéfices du Taiji et vanter la valeur de leur professeur. Ce fut amusant lorsque, à la fin d'un autre séjour, le maître me proposa de leur faire une petite démonstration…
Je faillis ne pas pouvoir prendre le train et rater l'avion du retour à cause du fameux sketch du gars qui dans la gare d'un pays accablé par la bureaucratie se rend au guichet n° 7, réservé en théorie aux hôtes étrangers, pour acheter son billet et s'entend dire qu'il doit s'adresser au guichet n°12 où on lui dit que ce n'est pas là, mais au n°7 qu'il doit se rendre et ainsi de suite comme dans une partie de ping-pong. Si un jeune militaire chargé de la surveillance ne m'avait pas pris en pitié et palabré longuement avec les uns et les autres pour résoudre mon problème, j'y serais encore…
Petit Yuan et Petit Yang
Au cours des deux séjours qui suivirent cette expérience hivernale je serais certainement mort d'ennui à Taiyuan, qui n'est pas une ville plus attrayante sous le soleil que sous la neige, si je n'avais eu la chance de rencontrer « Petit Yuan » et de pratiquer le tuishou avec Yang Jun, petit-fils et dauphin du maître Yang. Le premier me tomba un jour dessus par une belle journée d'été alors que je déambulais dans une artère commerçante de Taiyuan. Il sauta littéralement de sa bicyclette pour s'accrocher à moi comme un désespéré, m'assaillant de questions en anglais. Cet hurluberlu était tellement sympathique que j'acceptai sur le champ son invitation à déjeuner chez lui, cela au grand émoi de sa famille. Son grand-père, qui était un adepte de la boxe Xingyi manifestement xénophobe, refusa, cette fois-ci comme les autres, de sortir de sa chambre pour me rencontrer. Beaucoup moins sauvage était sa grande sœur, une jeune femme avenante qui, me croira-t-on, avait les yeux verts ! Avec mon nouveau copain, je passais des moments passionnant à mesurer l'abîme qui sépare la vision que les Fils du Ciel ont de l'Europe et la réalité. Petit Yuan n'arrivait pas à comprendre mon intérêt pour le Taiji quan, lui qui ne rêvait que de l'Occident, apprenait en autodidacte l'anglais et l'allemand et devais bientôt se convertir au protestantisme. La seule chose qui semblait chinoise chez lui, c'était sa passion pour le weiqi , le jeu de go. D'une certaine façon, Yang Jun lui ressemblait un peu. On sentait que celui-ci s'envolerait pour le rêve américain dès qu'il en aurait l'occasion. Comme Petit Yuan et bon nombre de ses compatriotes, il était passé maître dans l'art du jeu de go mental consistant à placer les bons pions aux bons moments. Pour l'heure, il me prodiguait chaque jour ses conseils pour la pratique du tuishou libre ou santui : comment tirer, balancer un coup d'épaule bien appuyé, comment neutraliser telle poussée en abaissant le poids du corps, etc. Notre pratique était courtoise suivant les règles alors en vigueur dans l'école qui étaient : ne pas saisir plus de deux secondes, ne pas attaquer les articulations ( lie ), n'employer les coudes qu'en poussée, interposer la main entre l'épaule et le partenaire en cas de coup porté avec celle-ci, etc. Je m'étonnais toutefois qu'il ne puisse me projeter à dix mètres avec son petit doigt ou me paralyser d'une simple pression de la paume. N'était-il pas le descendant direct de Yang Luchan ? En fait, je fus déçu. Je ne trouvais pas cette prodigieuse efficacité dont j'avais rêvé et faisait le même constat à chaque fois que je rencontrais un élément de valeur de l'école de Yang Zhenduo. Attention, je ne cherche pas à dire que ces pratiquants n'étaient pas de bons pratiquants. Ils étaient aussi bons qu'on puisse l'être dans le cadre de leur école et n'avaient rien à envier aux sectateurs des autres styles.
Juste quelqu'un de bien
Le maître Yang Zhenduo comme son héritier, n'ont jamais prétendu devant moi que leur pratique confèrerait une quelconque efficacité martiale ou encore la maîtrise de l'énergie. Pour le maître Yang, il s'agissait d'une sorte de gymnastique profondément enracinée dans la culture chinoise et, plus encore, d'un héritage familial. Yang Chengfu, le Grand Ancêtre, fut un acteur majeur du renouveau de la culture physique traditionnelle dont font partie intégrante les arts martiaux. Il a tracé un sillon que ses descendants ont élargi et que d'innombrables adeptes suivent aujourd'hui dans le monde. J'eus la confirmation de cette orientation l'année suivante en assistant à une compétition des « sports traditionnels d'entretien de la santé » organisée par l'Institut de médecine chinoise de Taiyuan. Rien ne manqua à cette rencontre : défilés des équipes au pas cadencé, slogans, discours interminables, lâchers de pigeon et de ballons, rouges bien sûr, le tout dans un stade minable dont la pelouse avait grand besoin d'être entretenue.
C'est le grand mérite du Yang Zhenduo que j'ai connu entre 1989 et 1991, d'avoir toujours transmis son savoir avec simplicité sans chercher à s'enrichir_ à ce titre, il me laissa toujours libre de décider du montant du dédommagement pour ses cours particuliers et ne discuta jamais d'argent avec moi_ sans chercher à contourner ses obligations d'enseignant sous prétexte de son statut de « maître » et enfin sans tenter d'enrôler ses élèves étrangers ou de les utiliser d'une façon ou d'une autre. Un jour, il m'encouragea même à appeler son épouse « shima » ce qui était une façon voilée de me dire qu'il me considérait désormais comme une sorte de disciple. Mais, en ce qui me concerne, toujours insatisfait et probablement aussi peu ambitieux que je fus ingrat, je laissais bientôt tomber son enseignement pour une autre pratique découverte entre temps à Shanghaï, la Quanyou Laojia, mais ceci est une autre histoire… Voilà dix-sept ans que je n'ai revu le « professeur Yang » (Yang laoshi ), comme il tenait lui-même qu'on l'appelle. Avec la distance tout apparaît plus clairement. À Taiyuan, j'eus la chance de côtoyer un homme de bien, une des rares incarnations de cette Chine nouvelle idéalisée par les films de propagande de Joris Ivens. Un patriote conscient de ses responsabilités qui se comportait avec ses étudiants occidentaux comme le représentant officiel d'un état avec des ambassadeurs étrangers. Puissent ses successeurs chercher à lui ressembler !
José Carmona
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les pratiques // écrit en novembre 2008 par José Carmona
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Yang Zhendo et son équipe avec le "Moscovite"

Dans ma chambre d'hôtel, je m'occupe en faisant de petits dessins...


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La photo du siècle, votre serviteur avec Petit Yuan

Une démo devant des élèves de maître Yang ébahis.
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