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Le Maître dans tous ses états
« Le maître est le mètre de ses disciples. Par lui, ils mesurent leur propre univers. Il est la commune mesure, c'est pourquoi il n'est pas mesurable. Donnez-vous pour règle de ne pas le mesurer. On mesure la quantité, on estime la qualité, mais que faire, sinon adorer l'Être ? » (1)
La figure du maître occupe une place centrale dans l'imaginaire des arts martiaux. Pour de nombreux pratiquants se réclamant de la tradition, tel le judoka Robert J. Godet cité en exergue, ce mystère ne saurait être questionné. Cela, bien sûr, dans les limites imposées par la réalité. En effet, il n'est pas rare de voir la relation au maître dégénérer soit en conflit _ le disciple en rébellion tue alors le père, comme on dit _ soit en cette symbiose infantilisante à laquelle peut se réduire le discipulat. Dans une optique comme dans l'autre _ révolte adolescente ou infantilisation _ on peut douter que l'immaturité soit le but véritable des voies martiales. Bien entendu, ce n'est que dans la mesure où l'on dévie par rapport à celles-ci que la relation maître-disciple risque de finir dans les impasses névrotiques qui caractérisent, la "pseudo-tradition". Il convient de préciser d'emblée que les transmissions auxquelles j'oppose cette dernière n'ont rien à voir avec les Shaolin et autres Wudang dysneylandisés ou, plus généralement, avec cette offre marchande qui se prétend "authentique" à grand renfort de filiations officielles et de duan (grades). Car, justement, le maître ne saurait "vendre son art" ( maiyi ) sans se renier et dénaturer son enseignement. Ainsi, pour rétablir des distinctions correctes, je serai amené à catégoriser depuis le maître "spectacularisé", qui représente aujourd'hui la norme, jusqu'aux discrètes figures traditionnelles de la maîtrise, celles du "maître-artisan" et du "maître-père". Comme on le verra, ces dernières ne peuvent continuer à exister qu'en marge du système actuel, dans ce qui reste des solidarités humaines qui forment leurs écosystèmes. Malgré quelques mentions de disciplines d'autres origines, je resterai ici dans le domaine des arts martiaux chinois, celui que je connais le mieux pour l'avoir côtoyé durant une trentaine d'années.
La matrice théosophique
Pourquoi commencer en évoquant la théosophie, cette doctrine ésotérique apparue au cours du XIXe siècle ? Tout simplement parce que celle-ci fut la matrice du paradigme du New Age et que c'est par son biais que se constitua l'image du maître asiatique, détenteur d'une connaissance et de pouvoirs le faisant planer loin au-dessus de l'humanité ordinaire. Je ne m'attarderai pas sur cette représentation du maître qui trouve sa source dans les "supérieurs inconnus" de l'occultisme européen et dont la grande trouvaille de la fondatrice de la théosophie, H. P. Blavatsky, fut d'en faire des Orientaux dégringolant des cimes du Tibet ou jaillissant des temples de l'Inde (2). Ici, il importe de retenir que l'image fantasmée du maître asiatique est pour une grande part une invention de l'Occident et cela, d'ailleurs, à l'époque de sa domination sans partage de la planète. Il faut rappeler qu'en ces temps barbares les philosophies orientales n'étaient alors que des sujets d'études pour quelques savants et les grandes cultures de l'Asie, au mieux, des curiosités exotiques. C'est ainsi par exemple que le futur Mahatma Gandhi, qui se destinait à une carrière de juriste, découvrit la richesse spirituelle de sa culture d'origine au contact de… théosophes britanniques! Il n'est pas exclut que ces derniers l'incitèrent par l'exemple à troquer la redingote pour la robe de l'ascète (3). A cette époque, le monde qui se prétendait "civilisé", et donc moderne, ignorait tout simplement les arts martiaux dont les manifestations archaïques (rébellions samouraïs de Satsuma au Japon, révolte des Boxeurs en Chine, etc.) n'évoquèrent jamais alors l'imagerie spectaculaire galvaudée aujourd'hui par le cinéma. Pour schématiser grossièrement, il fallut donc d'abord l'invention du maître asiatique par Blavatsky puis la création du judo, premier art de combat moderne à apparaître en Extrême-Orient, pour que l'on découvre enfin les arts martiaux tout au fond du bazar de l'orientalisme (4).
Le maître spectacularisé
Que traduit l'image moderne du maître d'arts martiaux sinon ce fantasme puéril de l'omnipotence qui fait aujourd'hui le succès des super-héros et apprentis sorciers ineptes que l'industrie cinématographique produit à la chaîne ? Le guru de la propagande théosophique a fusionné avec le guerrier invincible pour donner les Kwai Chang Caine et maître Po que l'on sait. Le mythe du judoka invincible détenteur de secrets mystiques et du "cri qui tue" n'a pas peu contribué à cette évolution. Pour qu'il prenne forme, il fallut d'abord le génie incontestable d'un intellectuel occidentalisé, Jigoro Kano, puis la stupéfiante victoire du Japon moderne face au géant russe, autrement du faible contre le fort… Toutefois, ce sont bien les Occidentaux qui en firent une sorte de thaumaturge en projetant leurs délires spiritualistes nourris par Vivekananda et consorts sur les petits athlètes nippons. Ces derniers, dont je ne nie nullement les compétences, se contentèrent, à l'instar du sensei Kawaishi en France, de profiter de la naïveté de leurs admirateurs en jouant les maîtres "zen" bourrus… Dans la Chine ancienne, on trouve bien sûr des modèles de lutteurs ou bretteurs aux capacités extraordinaires sans d'ailleurs que coïncident les représentations du guerrier et du sage. Les plus beaux exemples de ces héros musclés se trouvent dans le célèbre roman Au bord de l'eau qui montre que la pratique des arts martiaux s'insérait toujours dans le cadre plus vaste d'une socialité dont la description, bien plus que celle de l'action épique, constitue le sujet de ce joyau de la littérature universelle. Tout cela est a des années lumières des personnages hystériques des films d'arts martiaux qui, à défaut de parler avec justesse de ces disciplines, se bornent le plus souvent à mettre en scène des pouvoirs invraisemblables à grand renfort d'effets spéciaux. Ce spectacle est d'ailleurs devenu la norme au point que les exhibitions annuelles de Bercy n'offrent plus qu'un pâle reflet des exploits virtuels des véritables icônes du monde des arts martiaux que sont Jet Li, Tony Jaa ou Donnie Yen. De la théosophie au cinéma d'arts d'action, telle est la généalogie occulte du maître "spectacularisé" qui est tout ce qui reste du maître traditionnel lorsque celui-ci ressort à l'autre bout de la machine économique moderne. Son mythe traduit, à sa façon, cette volonté de toute puissance qui caractérise, entre autres aspects, le narcisse contemporain. Tout l'art de ce maître new look consiste à correspondre avec cette illusion, sa maîtrise devant être entendue d'abord comme maîtrise de son image, les discours médiatisés sur la sagesse des "voies" martiales ou la recherche de l'énergie n'ayant d'autre fonction que de dissimuler cela (5). Arrivés à ce point, nous pouvons congédier les judokas spiritualistes de Robert J. Godet et leurs héritiers du Shaolin Entertainment pour mesurer toute la distance qui sépare ceux-ci du banal maître traditionnel.
Retour à l'origine
Pour reprendre le sujet et sa question (qu'est-ce qu'un maître au juste ?), intéressons-nous aux deux graphies du terme par lequel on désigne un maître en chinois ( shifu ). Dans les arts martiaux celui-ci s'écrit souvent avec le sens de "maître-père". L'autre graphie, d'un emploi plus fréquent, désigne en principe toute personne de sexe masculin et d'âge mûr possédant un savoir faire particulier. Il s'agit d'une appellation respectueuse dont on pouvait trouver autrefois l'équivalent par chez nous ("maître Jean") et qui correspond au statut de "maître-artisan", autrement dit du travailleur spécialisé dans le monde de la qualité. Elle est d'usage courant dans les milieux populaires au même titre que l'expression "tante" ( aiyi ) pour s'adresser à une dame d'un certain âge. L'avantage de l'acception "maître-artisan" est de situer d'emblée le maître traditionnel dans son milieu naturel. Ce qui d'ailleurs ne va pas de soi comme le révèlent les travaux savants consacrés aux arts martiaux chinois qui se limitent généralement à la production littéraire de la classe lettrée et de sa sous-classe militaire ainsi qu'à l'inévitable influence des ordres religieux (Shaolin, etc.). Cela, malheureusement, au détriment du véritable terreau des arts martiaux qui fut, et reste encore dans la marge, l'admirable culture populaire chinoise. Ainsi plus que les moines ou les militaires, ce sont les milices d'autodéfense villageoises et les mouvements séditieux _ l'histoire chinoise du XIXe siècle et du début du siècle suivant a été marquée par d'innombrables jacqueries _ qui jouèrent un rôle majeur dans la formation de la boxe chinoise sous les Qing et l'apparition de ses principales écoles. Bien entendu, les experts boxeurs de cette époque comptaient sur leurs capacités pour assurer leur subsistance que ce soit en embrassant la carrière militaire, en rejoignant une compagnie de "gardes d'escorte" ( biaoju ), ou, au pis, en devenant saltimbanques. Toutefois, ceux-ci monnayaient leur habileté ( gongfu ) et non pas l'enseignement des secrets de l'art qui se transmettaient de père à fils ou de maître à disciple. Il faut signaler que ces adeptes partageaient généralement une éthique subordonnant la pratique des techniques à des considérations morales de base telles que le refus de l'injustice, le respect de la faiblesse, etc. Il s'agit du wude (vertu martiale) dont les principes, formulés dans une profusion de proverbes ( wushu chengyu ), se situent à un tout autre niveau que la prétendue "philosophie" des arts martiaux chinois qui ne fait que reprendre le discours idéologique de l'ancienne classe dominante lettrée (6). Si l'on considère cette tradition du point de vue de l'artisanat, il est évident que la recherche du gongfu exige de la part du pratiquant un saut qualitatif qui ne peut intervenir que dans le cadre d'une relation durable fondée sur le don. Ici, nous sommes sortis du monde du quantitatif dans lequel sont de nos jours habituellement enfermés les arts martiaux avec leurs diplômes et grades qui ne valident généralement que des savoirs consommables. On notera encore un point important en ce qui concerne les gardes d'escorte mais qui peut être généralisé aux autres acteurs de cette tradition martiale : Loin de se limiter au plan du combat, l'habileté de ces "agents de sécurité" consistait au premier chef dans la capacité à tisser des liens et à négocier au sein du monde interlope "des rivières et des lacs" ( jianghu ). Ainsi, les techniques martiales quotidiennement entretenues étaient nécessairement tempérées par ce bon sens qui veut que la meilleure place pour une épée soit… de rester dans son fourreau! Ce qui permet de comprendre l'importance de la dimension rituelle qui enveloppe les pratiques, le but étant moins le combat que la prévention des conflits, ce qui nécessite, cela tombe sous le sens, un contrôle de l'agressivité et plus encore, un art de la relation…
Le beurre et l'argent du beurre
Au mode de vie du maître-artisan enraciné localement s'oppose bien évidemment celui du maître spectacularisé qui se déplace, parfois fort loin, au gré de la demande. L'activité de ce dernier, qui ne peut exister que dans la mesure où elle s'insère de façon visible dans les rouages du marché, est conditionnée par les impératifs du monde moderne. Tout cela explique, entre autres, le développement d'un système d'enseignement axé sur la rentabilité qui explique par exemple l'adoption quasi générale de grades inspirés du modèle japonais permettant de "scolariser" l'enseignement des arts martiaux (7). Dans ce contexte, il faut savoir s'adapter notamment en usant des formes de promotion les plus efficaces tout en se ménageant un créneau économique (un réseau "d'écoles", un enseignement à distance, la révélation de certains "secrets" tels que les points vitaux, la création d'une nouvelle discipline, etc.). C'est là tout l'avantage du statut de maître qui permet de pérenniser le rapport avec le client par l'instrumentalisation d'une relation maître-disciple détournée de sa fonction première, le but ne résidant plus dans la nécessité de transmettre un héritage mais de rendre captif le supposé héritier. Pris au piège d'une manipulation travestie en bluette spiritualiste, l'élève et a fortiori le disciple restent de perpétuels mineurs alors qu'il s'agit en principe de les guider vers l'autonomie et la maîtrise (8). Il va sans dire que la pratique vendue avec le label "tradition" n'a souvent d'autres buts que de répondre aux attentes de consommateurs en recherche de satisfactions sinon immédiates (s'intégrer à une tradition élitiste, ressentir la circulation de l'énergie au bout d'une séance, etc.) du moins assurées (décrocher la ceinture noire, parvenir à la paix intérieure, etc.). Et il serait vain d'attendre que celle-ci tisse du lien, donne du sens, et permette de dépasser le stade de l'avoir pour celui, problématique dans un monde régit par les apparences, de l'être. Devenue pure marchandise, la pratique tend ainsi à se réduire au seul spectacle comme le montrent notamment les stupéfiants progrès athlétiques et acrobatiques réalisés dans de nombreuses disciplines au détriment d'un essentiel certainement moins valorisable (9). Pour ce qui est de l'efficacité, il semblerait que celle-ci réponde désormais moins au désir de se défendre que de dominer l'autre et de préférence par tous les moyens, ce qui s'explique très bien par l'exacerbation inévitable de la "lutte de tous contre tous". En ce qui concerne ce dernier point, il faut reconnaître que les maîtres tendent à laisser la spécialisation dans le "cassage de gueule" a des sportifs surentraînés pour préférer au ring l'atmosphère rassurante des dojos, et au combat au sol les charmes des pratiques énergétiques. Comme nous l'avons vu, les maîtres doivent soigner leur image médiatique s'ils veulent gagner le beurre (le respect et l'admiration) et… l'argent du beurre !
Du maître-père au maternage
D'un point de vue sociologique, la figure traditionnelle du maître d'arts martiaux s'inscrit généralement dans des cadres non institutionnels tels que les réseaux d'alliances fondés sur la confiance réciproque (les associations jurées dans la Chine ancienne) et plus encore la famille comme lieu privilégié des transmissions. Ainsi, au "maître-père" correspondent les disciples organisés en fratrie avec les obligations réciproques qui découlent de cette situation ou se croisent l'intérêt et le désintéressement, la liberté et la contrainte. Bien que le fondement de ce système soit de toute évidence patriarcal, ce croisement dynamique implique moins de rigidité que ce qui est imposé par les écoles classiques d'arts martiaux dont la tradition remonte souvent, directement ou indirectement, au militarisme nippon de la Seconde guerre mondiale. J'ai pu constater cette différence de visu en Chine dans les contextes populaires de transmission des pratiques où tout se passe le plus simplement du monde tant que personne ne risque de "perdre la face". Dans le cas de la transmission de Chang Yunjie par exemple, il est évident que l'enseignement de ce dernier n'était conditionné ni par des considérations financières ni par le désir d'utiliser autrui. Ce qui n'empêche pas qu'il ait pu, par exemple, compter sur tel élève pour recevoir des soins médicaux ou sur ses relations avec tel autre pour se tirer d'un mauvais pas (10). Bien entendu, cela fonctionnait dans les deux sens, le maître faisant fréquemment preuve de sollicitude envers ses élèves qui recevaient en outre son enseignement gratuitement. D'un point de vue traditionnel, celui qui reçoit un enseignement est toujours débiteur, le remboursement de cette dette symbolique n'étant toutefois pas contractuel et toujours différé au bénéfice de la génération suivante. Autrement dit, ce n'est jamais du donnant-donnant, le paiement du service annulant en théorie toute autre obligation. Sur ce point se révèle à nouveau l'ambiguïté du maître de la pseudo-tradition qui commercialise son art et, dans le même temps, instaure des allégeances en détournant des symboles traditionnels tels que la cérémonie du baishi (11). Il va sans dire qu'il ne s'agit là que d'un simulacre masquant l'intérêt des uns et la vanité des autres, le statut de "disciple" équivalant à une distinction par rapport à la masse indifférenciée des élèves. Un effet de la volonté de domination qui peut caractériser le guru martial, autrement dit le maître spectacularisé qui tourne mal, apparaît dans le surprenant renversement qui transforme le "maître-père" en son contraire, c'est-à-dire en "maître-mère abusive" cherchant à emprisonner l'élève dans les rets d'une dépendance psychoaffective. C'est d'ailleurs dans ce contexte pathologique, infantilisant pour l'élève, que la croyance en l'énergie se révèle dans toute sa dimension régressive. En effet, que cache cette quête de l'énergie sinon l'aspiration à retrouver la félicité océanique et la toute puissance éprouvée à l'état embryonnaire ? Ainsi, dans le monde réel la figure du père serait à rechercher moins du côté du maître d'art martial que du côté de l'entraîneur de sport de combat. En effet, la fonction de celui-ci a toujours été de préparer son "poulain" à affronter les difficultés du ring, autrement dit la vie… Compte tenu des problèmes que pose la transposition de la figure du maître dans un système économique qui ne peut se développer que par la négation des valeurs conservatrices (que celles-ci soient liées au travail, à l'écologie, aux solidarités humaines, etc.), il reste donc à trouver de nouvelles formes de transmission qui éviteront les voies sans issues qui viennent d'être signalées. Cela, afin de préserver ce que les arts martiaux portent de meilleur et dont la figure débonnaire du maître traditionnel reliant les générations et les membres d'une communauté a pu être le symbole. Renoncer à la figure du maître donc, pour restaurer une saine conception de la maîtrise entendue avant tout comme processus d'autonomie. En renonçant à la tentation narcissique du pouvoir et du prestige, l'apprenti-maître pourra alors donner l'exemple d'une maturité dont l'accomplissement serait désirable.
José Carmona
(1) Cité par Michel Coquet (Michel Coquet, Budo, L'esprit des arts martiaux , Guy Trédaniel, 2003, page 210). Robert J. Godet est l'auteur de l'ouvrage Le Judo de l'esprit (Paris, 1964).
(2) Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891) est née en Russie d'un père d'ascendance allemande colonel dans l'armée du tsar et d'une mère apparentée à la princesse Dolgorouky. A seize ans, elle fut mariée au général septuagénaire Nicéphore Blavatsky qu'elle ne tarda pas à quitter. Une longue errance aventureuse l'aurait menée à parcourir le Moyen-Orient, l'Europe, les Etats-Unis ainsi que différentes régions de l'Asie. Au cours de ce périple controversé, elle se passionna pour le surnaturel fréquentant des agitateurs politiques et des illuminés de tous poils avant d'entrer mystérieusement en contact avec des "supérieurs inconnus". En 1858, on la retrouve en Russie où elle se fait remarquer pour ses talents de médium. En 1866, elle est au côté de Garibaldi. En 1873, après un séjour en Egypte, elle se rend à New York où elle rencontre le colonel Henry Steele Olcott avec qui elle devait fonder deux ans plus tard la Société théosophique. Pour en savoir plus sur ce mouvement on lira l'ouvrage polémique de René Guénon, Le Théosophisme, Histoire d'une pseudo-religion (Editions traditionnelles, Paris).
(3) En effet, le goût du déguisement a souvent caractérisé les adeptes occidentaux des philosophies orientales. Avant que ne prolifèrent les "kimonos" ( judogi ) on vit une certaine élite "spirituelle" se pavaner dans des atours exotiques. Ce fut ainsi le colonel Olcott, compagnon de Blavatsky, dans sa robe de moine bouddhiste ou Georges Albert Puyou de Pouvourville (alias Matgioi, "L'Œil du jour") dans un accoutrement d'initié taoïste qui fit sensation dans le Paris huppé des années 1910-1920.
(4) Le judo est un paradoxe. Il fut créé par un Japonais occidentalisé et cela en rupture avec les pratiques plus anciennes du jiu-jitsu. Premier sport moderne d'origine asiatique, sa diffusion en Occident a sans aucun été facilitée par une fascination des élites locales pour les spiritualités asiatiques et en particulier le zen. Alors que cet art de combat, remarquable pour son efficacité et sa valeur éducative, a depuis longtemps accédé à une reconnaissance mondiale, il est intéressant de constater que certains de ses adeptes s'obstinent à se réclamer d'une tradition censée le ramener au temps des samouraïs, c'est-à-dire… avant sa création!
(5) Le personnage de Bruce Lee, principal mobilisateur pour la pratique des arts martiaux au XXe siècle, est intéressant de ce point de vue. Ce provocateur qui prétendait remettre en question toutes les traditions établies ne rejeta pas pour autant un spiritualisme de bon aloi qui recyclait Zen et Tao. Plus que tout autre, il sut maîtriser son image avec, il est vrai, un talent stupéfiant. Ce que le photographe d'Alberto Korda réussit à faire de Che Guevara avec son célèbre portrait (l'icône de toute une génération), Bruce Lee, en quelque sorte, le fit tout seul comme s'il avait la capacité d'être à la fois devant et derrière la caméra.
(6) La véritable sagesse des arts martiaux est, à mon sens, noyée sous des abstractions tirées du confucianisme et du taoïsme qui ne deviennent intelligibles qu'à condition de se souvenir que la plupart des penseurs de l'antiquité chinoise s'adressaient au Prince et non au commun des mortels. Ainsi, les aphorismes de Laozi concernent plus l'art de gouverner que la pratique du Taiji quan. Si l'on creuse plus profond que cette imprégnation idéologique, on trouvera selon moi une saine moralité populaire qui n'est pas sans faire penser à la comon decency , cette "décence ordinaire" dont Georges Orwell se fit le porte-parole.
(7) On lira avec profit le petit ouvrage essentiel écrit par Ivan Illich, Une société sans école (Editions du Seuil, 1971).
(8) Il semble plus difficile de dominer dans le domaine des pratiques "externes" où, en théorie, l'élève peut, en se mesurant au maître, prendre conscience des limites de ce dernier. Ce qui explique que, à l'instar de certaines sociétés animales, certains maîtres musclés mettent régulièrement les choses au point en exerçant une domination physique. Toutefois, lorsque ça devient moins facile, les chefs de meute peuvent alors être tentés de passer au discours, autrement dit à "l'interne" et à ses secrets énergétiques.
(9) Les coups de pieds sautés effectués au cours de saut périlleux ou d'autres acrobaties invraisemblables que l'on peut voir de nos jours dans les "nuits des arts martiaux" auraient bien étonné les pratiquants d'il y a une quarantaine d'années. Ces exploits athlétiques ont été suscités par un imaginaire nourri d'effets spéciaux. Le moine Shaolin bondissant, n'est que la synthèse de ces deux piliers sur lesquels reposent les mythes des arts martiaux : le discours (le mythe) et le spectaculaire. Toutefois, il faut reconnaître la supériorité évidente de la performance physique "externe" sur le bavardage impuissant des adeptes de l'énergie "interne".
(10) C'est le système du guanxi (littéralement : relations) qui engage l'individu dans un jeu plus ou moins lâche d'obligations réciproques. En Chine la loyauté n'est pas vécue sur le même plan qu'en Occident où toutes les relations humaines tendent à se réguler sur les exigences de la société civile qui, par exemple, condamne fermement le népotisme. Dans les sociétés qui restent marquées par certaines traditions sociales, comme c'est le cas pour la Chine, les solidarités familiales ou géographiques continuent à obliger les individus.
(11) Cérémonie d'intronisation d'un nouveau disciple.
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réflexions // par J.Carmona
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